Vers un ralliement d’une partie des députés LR? (pour Figaro Vox)

–          De nombreux élus LR pensent rejoindre Emmanuel Macron en cas de réélection du président sortant. Serait-ce un choix pragmatique, selon vous, pour peser sur les choix du gouvernement ?

Tout dépend des conditions dans lesquelles ce mouvement se produirait. D’abord, l’annoncer par avance, avant le premier tour, relèverait de la félonie en achevant de saborder la candidature de Valérie Pécresse.  Certes, la politique et la morale, depuis Machiavel, ne font pas bon ménage. Mais certaines trahisons opportunistes sont tellement caricaturales qu’elles ne peuvent que se retourner, à terme, contre leurs auteurs et nourrir une image déplorable de la vie politique. En outre, la situation électorale paraît extrêmement volatile et nul ne peut aujourd’hui jurer de ce que donneront les résultats du premier tour et quel sera le duel du second tour…

Si les résultats du premier tour confirment le verdict des sondages avec la double qualification d’Emmanuel Macron et de Marine le Pen, il est vraisemblable, en effet, que de nombreux députés ou candidats à la députation LR se rallieront à la candidature de l’actuel chef de l’Etat pour tenter de conserver ou gagner leur siège ce qui entraînera une scission de fait. Dans un climat de confusion extrême, les législatives déboucheront alors sur une majorité composite, formée des restes de LREM et des nouveaux ralliés de LR, une majorité qui d’ailleurs ne sera peut-être que relative.

Dès lors, tout dépendra de l’état d’esprit des nouveaux ralliés de LR : se fondront-ils dans une logique de majorité présidentielle obséquieuse ou entendront-ils conserver une liberté de parole et de vote ? Au début, la première hypothèse risque de prévaloir. Mais au fil du temps et de l’usure du pouvoir cette majorité composite a de bonnes chances de s’effilocher. Nous aurions alors une Assemblée nationale sans véritable majorité stable et fonctionnant sur la base d’alliances de circonstance.

–          Marine Le Pen connaît une forte progression dans les sondages, si bien que son accession au pouvoir ne semble plus impossible. Pensez-vous qu’une partie des Républicains pourraient aussi travailler avec elle ?

Contrairement à 2017, même en cas de deuxième tour entre Mme le Pen et M. Macron, la réélection de l’actuel président est loin d’être une certitude (même si elle reste probable). En se fondant sur les sondages, nul ne peut désormais exclure à coup sûr l’accession de Mme le Pen à l’Elysée. Une vague protestataire nourrie du dernier scandale – vague touchant la droite mais aussi une partie de la gauche -, dans un contexte d’abstentionnisme massif, peut entraîner un « séisme électoral ». Mais dès lors, Mme le Pen n’aurait sans doute pas de majorité parlementaire RN compte tenu de la faiblesse de l’enracinement local de ce parti.

Or, les députés de tout bord, issus des législatives, ne pourront pas faire la grève des gouvernements au risque de plonger le pays dans un chaos indescriptible. Un gouvernement de coalition serait formé, peut-être à dominante droitière mais ce n’est même pas certain. Le plus probable est que, dans cette hypothèse, la nouvelle présidente se trouverait marginalisée et que le pouvoir reviendrait durablement entre les mains d’une Assemblée nationale, condamnée à chercher des majorités de coalition, et au Premier ministre – probablement issu de la société civile – qui en émanerait, avec son gouvernement, dans un contexte dominé par la paralysie et l’instabilité.

–          Cette élection achèvera-t-elle la recomposition du paysage politique français ?

Une recomposition, oui, mais en apparence seulement. Le scénario le plus probable qui se profile dans l’immédiat est en effet celui d’un gouvernement de « Troisième force », avec un chef de l’Etat et sa majorité LREM/LR de coalition centrale, harcelée de part et d’autre par une gauche radicalisée (celle qui vote pour M. Mélenchon), et une droite puissante constituée de l’électorat de Mme le Pen et de M. Zemmour. Ce schéma renvoie d’ailleurs aux débuts de la IVe République de 1947 à 1951, quand l’alliance du MRP et de la SFIO défendait le « Système » contre le PCF à sa gauche et le RPF à sa droite.

Mais en réalité, le scénario d’une recomposition relève de l’illusion. Nous nous dirigeons sans doute à plus long terme vers une situation de plus en plus chaotique. Depuis quelques années, la substance de la politique française se concentre dans l’image présidentielle, renforcée par la succession des crises (Gilets jaunes, covid19, Ukraine). En cas de réélection, cette image présidentielle ne manquera pas d’être durement frappée par l’usure du pouvoir. D’ailleurs, comme le souligne l’actualité, elle est extrêmement fragile et précaire, exposée en permanence au risque du scandale ou du mécontentement social.

Tous les piliers de la Ve République s’effondrent : les partis traditionnels, le clivage droite/gauche, la notion de majorité présidentielle, l’intérêt général, l’autorité gouvernementale… Il reste un certain « rayonnement » élyséen pour couvrir le champ de ruines, mais pour combien de temps encore ? Ensuite, sur les cendres de la politique française et une poussée sans doute inévitable de la violence, il faudra songer à refonder la démocratie autour de la démocratie de proximité, du référendum, d’une représentation nationale plus équitable et mieux respectée, d’une approche plus humble et moins personnalisée du bien commun. Mais nous n’en sommes pas là…

MT

Author: Redaction