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Valéry Giscard d’Estaing, souvenirs, nostalgie (pour Figaro Vox)

jeudi 3 décembre 2020 - 19:49

Valéry Giscard d’Estaing a donc fini par nous quitter, emportant avec lui toute une époque, les années 1970. La triste nouvelle de son décès ressuscite des souvenirs qui ont marqué l’histoire politique de notre pays. Avant tout, il était, à l’image des grands politiques, l’homme des formules théâtrales, qui en quelques mots, bouleversent le cours des choses.  Six ans après mai 1968, et quelques semaines après la mort de Georges Pompidou, la France paraissait promise à l’aventure socialo-communiste qu’incarnaient François Mitterrand et l’alliance du parti socialiste avec le parti communiste sur le fondement d’un programme commun. « Monsieur Mitterrand, vous n’avez pas le monopole du cœur » Cette célèbre tirade fit basculer à son avantage le débat des élections présidentielles en avril 1974 et assurait probablement sa victoire, à quelques centaines de milliers de voix près.

Dans les années 1970, le mot politique avait encore un sens. Certes, Giscard d’Estaing fut un homme de symboles et de discours. Pour autant, la politique ne se réduisait pas, de son temps, au grand spectacle nihiliste et narcissique auquel nous assistons aujourd’hui. Le bilan de Giscard d’Estaing est paradoxal. Homme de tous les contrastes, il fut dans ses premières années le « libéral avancé » annoncé par son programme présidentiel : réforme du divorce, libéralisation – sous certaines conditions – de l’interruption volontaire de grossesse, majorité à 18 ans. Puis, il adopta, à la suite du remplacement de Jacques Chirac à Matignon par l’économiste Raymond Barre en 1976, une approche plus conservatrice de la politique, axée sur le respect des grands équilibres économiques, la lutte contre l’inflation et les déficits. Les derniers budgets en équilibre, signes du sérieux d’une nation qui prépare l’avenir et refuse de laisser une dette publique gigantesque à ses enfants, furent votés sous son septennat. Avec son ministre de l’Intérieur et ami intime Michel Poniatowski, puis Alain Peyrefitte, auteur d’une loi « sécurité et liberté », il fut le premier chef de l’Etat à prendre conscience de la sécurité intérieure contre la délinquance comme enjeu décisif de l’avenir.

Giscard d’Estaing était certes Européen, à l’origine de la création du Conseil européen des chefs de gouvernement et, en partie, de l’élection du parlement européen au suffrage universel, mais aussi profondément national. Présenté comme un père de l’Europe moderne, on oublie souvent de rappeler qu’il ne concevait l’Europe qu’avec une France forte et puissante. Ainsi, la France doit, à son engagement et à son volontarisme, le programme de développement de l’énergie nucléaire qui en fit la première puissance européenne en matière de nucléaire civil. Européen certes, mais partisan d’une Europe où la France parlait strictement d’égal à égal avec l’Allemagne – l’Allemagne de l’Ouest à l’époque – comme en témoigne le binôme qu’il formait avec Helmut Schmidt. Le président Giscard d’Estaing incarnait une France écoutée et respectée sur la scène internationale, pilier du monde occidental aux côtés de l’Américain Carter et du Britannique Callaghan. Dans la poursuite de la politique gaullienne, il entendait exercer un rôle de passerelle vers l’Est et l’URSS de Brejnev et marquer l’influence de la France partout dans le monde.

Mais il serait malhonnête d’oublier que Giscard d’Estaing fut aussi incompris, traîné dans la boue et mortellement haï de son temps. Incompris et malaimé, il le fut sans aucun doute. Lui-même incarnait une forme d’élitisme dont il n’a pas réussi à se défaire. Mais comment le blâmer d’avoir voulu rompre avec la fatalité d’une rupture entre les Français et leur classe dirigeante, qu’il sentait venir avec inquiétude ? Le monde médiatique a beaucoup ironisé sur « son petit déjeuner à l’Elysée avec des éboueurs », ou encore ses « dîners avec les Français », n’y voyant que de simples opérations de communication démagogiques. De fait, par ces gestes, celui qui entendait rassembler « deux Français sur trois » et apaiser la société, soulignait symboliquement une volonté de conjurer la fatalité de la fracture démocratique, qui est, quarante-cinq ans plus tard, au cœur de la tragédie française.

S’il échoua lors de sa seconde candidature en 1981, ce fut avant tout sur un scandale ultra-médiatisé, dont il est aujourd’hui avéré qu’il fut monté de toute pièce et dévastateur pour son image : les diamants de Bokassa. Une autre image, odieuse celle-là, imprègne encore la mémoire collective des Français : les coups qui lui furent portés par la foule lors de sa sortie de l’Elysée après son échec contre Mitterrand en 1981. Frapper un grand, déchu et à terre : tout un symbole de bêtise et de lâcheté. Mais cette image de lynchage d’un chef de l’Etat battu et sortant, tellement médiocre, lâche et violente, n’était-elle pas prémonitoire et annonciatrice d’une certaine France qui venait après lui ?  

Maxime TANDONNET

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