Feue, Madame la démocratie française (pour Atlantico)

Le groupe LREM à l’Assemblée Nationale a décidé de mettre fin à la mission d’information sur le Covid, devenue commission d’enquête, au motif qu’elle a atteint les six mois d’existence. Cela témoigne-t-il d’une volonté d’affaiblir les outils de contrôle du parlement envers l’exécutif ?

Cela fait partie d’un ensemble, d’une vision monolithique du pouvoir, de la société. Tout ce qui fait de l’ombre, tout ce qui gêne, tout ce qui s’oppose doit être éliminé. La démocratie, le pouvoir du peuple et ses libertés sont considérés comme des obstacles à l’exercice de l’autorité verticale. Qu’une commission parlementaire puisse vouloir faire la clarté, dire la vérité sur le traitement politique de la crise du covid-19 est jugé inadmissible. Donc la commission d’enquête est supprimée. Cela va dans le sens de la marginalisation du parlement, sa suspension de fait. Depuis l’entrée en vigueur du quinquennat, il y a une vingtaine d’année, l’alignement du mandat des députés sur celui du chef de l’Etat, l’Assemblée nationale est considérée comme une annexe de l’Elysée. Il faut donc aller au bout de cette logique, achever ce qui bouge encore. C’est un calcul de court terme.

L’efficacité que prône la majorité se fait-elle au détriment de la démocratie et des corps intermédiaires, en particulier en temps de crise sanitaire ?

Ce qui se passe est hallucinant, donne le vertige. Dans cette logique verticale, les corps intermédiaires et tout obstacle à l’autorité élyséenne doivent être affaiblis voire effacés. Cela concerne le parlement, mais aussi les médias dans leur ensemble, dont la mise au pas se poursuit, les collectivités territoriales, fortement affaiblies par les coupes budgétaires. Tout cela semble tourné vers un seul but, la réélection de 2022. Une logique de parti unique, d’idéologie officielle, d’effacement ou de dissimulation de la vérité et de tout débat d’idées, un culte de la personnalité à outrance. Qui pouvait imaginer la tournure que prendrait la France du XXIe siècle ? Mais bien sûr, cette dérive est le signe d’une fragilité dramatique, l’autre face de l’impuissance publique. Cet invraisemblable raidissement est le fruit des échecs du politique dans la lutte contre le chômage, la pauvreté, l’insécurité, le respect de la loi, la dette publique, la désindustrialisation, la maîtrise des frontières et une vertigineuse impopularité.  La crise sanitaire n’a fait qu’amplifier cette dérive. L’autoritarisme est le signe d’un profond malaise et de la peur des milieux dirigeants qui ne supportent plus la critique parce qu’ils savent qu’elle est fondée.

 

Dans ce contexte, comment doit être analysée l’annonce de Jean Castex de faire appel à un vote du parlement pour un éventuel reconfinement ? Est-ce une prise de conscience ou une stratégie politique ?

Un mélange des deux je dirais. D’une part, on ne peut nier la possibilité d’une prise de conscience qu’un exécutif, enfermé, isolé dans sa tour d’ivoire, otage des « médecins de plateau » (ou médiatiques) marche à l’abîme. Mais d’autre part, le calcul est évident. Le prolongement indéfini de l’état d’urgence sanitaire permet au gouvernement de prendre des décisions restreignant les libertés publiques sans l’accord du Parlement. C’est la méthode qui a prévalu jusqu’à présent. Alors pourquoi solliciter le Parlement dès lors que toutes les dispositions ont été prises pour l’écarter de la prise de décision ? L’exécutif se retourne soudain vers lui pour lui faire assumer partiellement un choix extrêmement difficile aux conséquences vertigineuses : un troisième confinement. On est toujours dans une logique d’instrumentalisation à outrance. En outre, l’intention politique n’est sûrement pas absente et le piège évident envers le Sénat : si vous dites oui, vous êtes embarqués avec nous, si vous dites non, vous êtes irresponsables. Le Sénat peut s’en sortir en proposant une politique alternative fondée sur la prévention, la confiance dans la nation et le respect de ses libertés fondamentales. Ce serait une manière de retourner le piège.

Author: Redaction