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La dictature des polémiques et l’anéantissement du politique (Figaro Vox)

mercredi 13 septembre 2017 - 5:00

L’actualité politique française est écrasée par le mot « fainéants » que le chef de l’Etat a prononcé, le 8 septembre à Athènes, à propos des mouvements sociaux. Hormis la tragédie de Saint Martin, plus rien d’autre n’existe dans la vie politique et médiatique depuis quatre jours. Comment en arrive-t-on à ce qu’un mot, d’usage assez courant, et bien entendu isolé de son contexte, puisse ainsi s’imposer comme l’événement fondamental de la vie intérieure d’un pays ?

La gauche se réconcilie à la faveur de cette parole. Les extrêmes, droite et gauche, jubilent : l’occasion était trop belle ! Les syndicats se mobilisent. Les médias et la presse se déchaînent, ne parlent que de l’événement, les réseaux sociaux s’embrasent. Les qualificatifs ne manquent pas : « dérapage », « mépris », « insulte envers les Français », etc. L’Elysée persiste et signe. Et la polémique s’enflamme. Certes, ce n’est pas la première fois qu’une parole présidentielle provoque un tollé. Qui a oublié le «pauvre con » ou les « sans dents » ? L’ampleur du scandale est pourtant révélatrice du naufrage de la vie politique et médiatique française dans la médiocrité.

Tout d’abord, il exprime à merveille la banalisation du culte de la personnalité –positif ou négatif. La vie politique et médiatique, dans le régime actuel, n’existe plus qu’à travers les faits, les gestes et les paroles d’un visage, une image, un reflet médiatique : le président de la République. Cette fixation mentale se traduit par un mouvement de pendule entre idolâtrie et lynchage. La vie politico-médiatique, transformée en grand spectacle de téléréalité, n’est plus qu’un jeu d’adoration ou de haine envers un personnage, son héros et anti-héros. Le président est désormais naturellement à la fois emblème et bouc émissaire national. A l’émerveillement de l’élection de mai 2017  succède aujourd’hui la disgrâce et la chasse à l’homme. Monstrueuse illusion : comme si dans le monde moderne et son infinie complexité, le sort collectif pouvait dépendre d’un seul homme…

La réflexion, le débat d’idées, la préparation d’un destin commun, c’est-à-dire politique au sens noble du terme, ont disparu corps et biens. Il n’en reste que des poussières. Tout n’est plus qu’invectives, insultes, provocations, petites phrases méchantes, scandales, trahisons, postures mégalomanes, frime et coups médiatiques. Les sujets de fond sont broyés dans la grande hystérie politico-médiatique qui submerge la France. Oui, le pays a besoin, non seulement de réformes, mais d’une profonde transformation. Il traverse une crise titanesque : l’école, les banlieues, la sécurité, le maîtrise des frontières, la liberté d’entreprise, la dette publique, le poids de la fiscalité, etc. Qui parle encore de ces sujets de fond ?

Dans l’aveuglement, l’indifférence, l’incompréhension, la res publica, la chose publique, est moribonde. La décomposition politique, loin d’avoir atteint un seuil en mai-juin 2017, donne le sentiment de s’accélérer. Jamais la crise de confiance entre les Français et leur classe dirigeante n’avait été aussi profonde. 89% des Français estiment que les politiques ne s’intéressent pas à ce que « pensent les gens comme eux » (CEVIPOF). Cette fracture ne peut que s’aggraver dans l’avenir. Le Parlement, qui devrait être le creuset de la démocratie, du débat de société, de la représentation nationale, le vivier des futurs responsables politiques, a quasiment disparu du spectre national ; tandis que le Gouvernement ne cesse de se fondre dans l’ombre élyséenne. Les partis poursuivent leur mouvement de désintégration. Que reste-t-il du PS et des LR en dehors des affrontements d’ambition? Or, rien de crédible n’est venu les remplacer ni se substituer à eux.

Voilà à quoi servent les gigantesques polémiques stériles qui se déclenchent autour d’un mot : cacher le mouvement qui emporte la politique française dans l’impuissance et le néant. Le fond du problème tient à la crise concomitante de l’intelligence politique et des hommes d’Etat. La réflexion de fond, l’idée même de gouvernement et de volonté générale ont été anéanties. Dans sa remarquable biographie de Philippe Séguin (Perrin, 2017), M. Arnaud Teyssier  dévoile les coulisses du grand démantèlement de la politique française qui survient dans les années 1990. Il révèle comment un homme d’Etat – le dernier selon lui – fasciné par le destin de la France, se trouve broyé par le carriérisme narcissique et la médiocrité envahissante. Aujourd’hui, nous ne voyons pas l’issue de cette crise.

Maxime TANDONNET


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