Le jour même de la parution du scoop, le Parquet national financier (PNF) déclenche une enquête préliminaire. « Un service de police » est désigné aussitôt pour enquêter sur ces « emplois fictifs ».
« L’enquête sera menée au pas de charge puisque le parquet en disposera moins d’un mois plus tard », précise Me Briard. Quelques heures après avoir pris connaissance du rapport d’enquête, Éliane Houlette, procureure nationale financière, rédige un réquisitoire introductif, le 24 février 2017. Une instruction est ouverte et, heureux hasard des roulements de service, l’intraitable juge Tournaire hérite du dossier.
Celui-ci travaille dur et il ne lui faut pas trois semaines pour mettre François Fillon et son épouse, Penelope, en examen, le 14 mars. « On est à quelques jours de la clôture des parrainages de l’élection présidentielle », souligne Me Briard. « Il fallait aller vite, l’élection présidentielle approchait », ajoute-t-il. Il se trouve que François Fillon, vainqueur de la primaire de la droite, a été désigné pour être le candidat de son camp.
Peut-on reprocher à la justice de s’être hâtée, elle que l’on dit si lente ? L’excès de zèle, disons plutôt l’ardeur au travail, constitue-t-il un motif de cassation ? Non, bien sûr… Me Briard, qui veut convaincre la haute juridiction que ses clients n’ont pas été poursuivis avec « indépendance » et « impartialité », sort alors sa carte maîtresse : l’enregistrement d’une audition d’Éliane Houlette, entendue trois ans après que l’affaire a éclaté, le 10 juin 2020, par une commission d’enquête parlementaire sur « l’indépendance du pouvoir judiciaire », à l’Assemblée nationale.
François et Penelope Fillon attendent de savoir à quelle sauce le tribunal correctionnel va les manger – trois semaines plus tard, il sera condamné à cinq ans, dont deux ferme, elle à trois ans avec sursis – quand la patronne du PNF, que l’on disait « toute puissante », s’épanche devant la représentation nationale. Elle a des états d’âme et ne se prive pas d’en faire état, se plaignant de la façon dont sa supérieure hiérarchique – la procureure générale Catherine Champrenault – l’a mise sous tension pendant l’instruction de l’affaire Fillon.
Devant la chambre criminelle, Me Briard reprend les éléments les plus saillants de ce témoignage sans filtre que l’on pourrait aussi qualifier de rocambolesque, s’il n’évoquait pas la souffrance au travail dont certains magistrats semblent être victimes. « Quand une personnalité politique est mise en cause, le contrôle est très étroit, je l’ai personnellement vécu dans ce dossier, avec parfois deux ou trois demandes [de remontées d’informations, NDLR] dans la même journée », se lamente Éliane Houlette.
« C’était compliqué, témoigne-t-elle. Le plus difficile était de gérer la pression […] du parquet général, qui nous envoyait des demandes de transmission d’informations rapides et quotidiennes, sur tous les actes que nous pouvions accomplir. Le contrôle était très étroit, la pression très lourde. »
Pour finir, la procureure financière fait état d’une convocation à une « réunion » organisée par sa procureure générale, à laquelle elle se rend avec « trois adjoints ». « Le choix procédural que j’avais fait [une enquête préliminaire] ne convenait pas, “on” m’engageait à en changer et à ouvrir une information judiciaire [condition nécessaire pour mettre un suspect en examen]. J’ai d’ailleurs reçu une dépêche de la procureure générale en ce sens. » Elle s’exécutera sans délai.
Tel un pompier pyromane, Éliane Houlette tentera, quelques jours plus tard, d’éteindre l’incendie provoqué par ses déclarations hautement inflammables, jurant avoir été « mal comprise », ses propos ayant été « déformés ». Mais les enquêteurs le savent bien : un témoin peut toujours se « rétracter », il convainc rarement, surtout quand ses « aveux » ont été enregistrés et filmés.



