Le risque d’une violence post électorale (pour Atlantico avec Thibault de Montbrial)

[NB: seules mes réponses sont retranscrites ci-dessous pour des raisons évidentes de respect de la propriété littéraire mais j’invite les lecteurs à se reporter tout autant aux propos de M. Thibault de Montbrial sur le site Atlantico]

Le résultat du premier tour de l’élection présidentielle a suscité du mécontentement. Dans quelle mesure la présidentielle risque-t-elle d’échouer à purger les passions, les colères ou les attentes politiques françaises ?

Le premier tour de cette élection présidentielle montre un pays extrêmement déchiré. Derrière M. Macron, ses trois suivants sont des candidats considérés comme antisystèmes ou protestataires : Mme le Pen, M. Mélenchon et  M. Zemmour. A eux trois, ils font plus de 50% des suffrages. Et à ceux-là s’ajoute un abstentionnisme considérable pour une présidentielle. Nous avons une France satisfaite, urbaine et bourgeoise, ultra-minoritaire, qui se retrouve dans le vote Macron et une France contestataire qui est fortement majoritaire mais divisée. A cela s’ajoutent les conditions de déroulement du scrutin. A aucun moment la campagne n’a donné lieu à un débat sur le bilan du quinquennat, l’explosion vertigineuse des dépenses et de la dette, la violence quotidienne, la gestion de la crise sanitaire et les libertés, la désindustrialisation et l’aggravation du déficit du commerce extérieur, le niveau scolaire ou la maîtrise des frontières.  L’élection n’a donné lieu à aucune réflexion sur l’avenir. Elle s’est limitée à n’être qu’un jeu d’images entre prétendants au statut de gourou élyséen. Elle apparaîtra, dans le futur, comme un non-événement, s’achevant naturellement par le duel annoncé depuis cinq ans et dont l’issue n’a jamais fait de doute pour personne. Il est évident que la frustration démocratique du pays est propice à la révolte.
 
Quelle est le risque que ressurgisse, après la présidentielle, des colères sociales ou des colères politiques, comme on l’a vu avec les anti vax ou les Gilets Jaunes ?

Il est impossible de dire à l’avance comment se manifestera cette colère à l’avenir. La prétendue et très relative popularité de l’occupant de l’Elysée repose sur une bulle d’illusion. Il a séduit une partie de l’électorat âgé, conservateur et bourgeois, par sa posture de chef de guerre contre les gilets jaunes, les « non vaccinés » puis l’Ukraine tout en gardant son statut d’icône progressiste auprès d’une petite frange de la « gauche moderne », bourgeoise et aisée, pour ses réformes sociétales (PMA sans père). Mais cette image est extrêmement fragile. Le spectacle quotidien et le « en même temps » ont permis de la préserver aux yeux d’environ 40% des Français. Cette image d’un chef de l’Etat réélu par défaut, en l’absence de véritable débat démocratique et de concurrent sérieux, risque de s’effondrer rapidement au contact des réalités économiques et sociales du second quinquennat. Dans un système qui fonctionne outrageusement sur le culte de la personnalité, la colère pourrait alors se focaliser contre l’occupant de l’Elysée son image cristallisant les mécontentements.
 
A quel point les milieux d’ultra gauche et d’ultra droite sont-ils actuellement tentés par des actions violentes ? Dans quelle mesure la violence politique est-elle de plus en plus envisagée comme mode d’action ?

Tant que la violence se limite aux milieux d’ultra-gauche et d’ultra-droite, elle n’est pas forcément dangereuse pour le pouvoir politique. Celui-ci, au contraire, a beau jeu de se proclamer en défenseur de l’ordre social. Une violence politique radicale et minoritaire ne gênera pas spécialement le pouvoir politique macronien qui pourrait au contraire en tirer profit. Le danger est plutôt celui d’un embrasement général autour du mécontentement populaire : banlieues, salariés, indépendants, fonction publique, chauffeurs routiers, transports, étudiants et lycéens. La fracture entre les milieux dirigeants ou influents et le pays profond a atteint un niveau paroxystique. La grande question est de savoir jusqu’à quand les blessures pourront être pansées une à une par le recours à l’argent facile et l paix sociale achetée avec le carnet de chèques des finances publiques – c’est-à-dire l’argent des contribuables actuels ou ceux des générations à venir (dette publique). Jusqu’à quand ?

Quel est le risque d’explosion réelle de la violence politique post-présidentielle ?

Après les présidentielles viendront les législatives. Tout laisse penser qu’elles ne feront qu’entériner la débâcle démocratique, avec l’élection mécanique d’une assemblée godillot dans la suite des présidentielles comme en 2017. Nous avons substitué le culte d’un gourou élyséen au débat démocratique et aux idées. L’émotion autour d’un seul personnage, vénération du sauveur ou haine d’un roitelet, s’est substituée à la raison politique et au sens de l’intérêt général. La politique a donné ces dernières années une image profondément détestable aux Français : les félonies spectaculaires, l’exubérance vaniteuse, le mépris des gens (depuis les « sans dents » aux « Gaulois réfractaires », ou « ceux qui ne sont rien » et qu’on a  « très envie d’emmerder »), les scandales étouffés – et pas des moindres –, la courtisanerie quotidienne d’une grande partie des media, ont écrasé toute forme de débat démocratique. Le sentiment partagé que la politique n’offre plus aucune solution favorise la tentation de la révolte. Celle-ci peut certes se traduire en un premier temps par une apathie et un repli individualiste croissants des Français sous l’effet de l’écœurement. Mais notre pays est un baril de poudre en raison de l’abolition de fait d’une démocratie digne de ce nom. Dès lors, le danger pour la France est bel et bien celui d’une révolution violente. D’où et quand viendra l’étincelle, c’est une autre question…

Author: Redaction