La crise des Gilets jaunes, si elle a bel et bien révélé les failles de notre société, semble aujourd’hui incapable de trouver une issue répondant aux racines réelles de cette crise. Dès lors, le mouvement des Gilets jaunes peut-il vraiment tirer les fruits de son importante popularité en se cantonnant à des manifestations, et ce, sans parvenir à convertir le mouvement en une ligne politique claire ? L’essoufflement du mouvement n’est-il pas inévitable ?
Oui, l’essoufflement est inévitable. Les Gilets jaunes ne peuvent pas indéfiniment mobiliser du monde le samedi pour manifester et maintenir l’attention éveillée autour de leur mouvement. Il y a un phénomène de lassitude qui va se produire. C’est dommage pour eux qu’ils n’aient pas su arrêter ou suspendre leur mouvement à la suite des décisions du gouvernement renonçant à la taxe carbone. Cela serait apparu comme une victoire de leur mobilisation. Depuis son image s’est brouillée avec les actes de violences commis par des casseurs. En outre un réflexe légitimiste se produit en faveur des dirigeants du pays perçus comme des remparts contre le chaos et les sondages d’opinion et intentions de vote remontent en leur faveur. En effet, aucune ligne politique claire n’est issue du mouvement. Sa force tenait à une logique de refus mais il n’a pas réussi à se doter d’une équipe de leaders ni à faire émerger une ligne cohérente et unitaire. Mais était-il réellement envisageable de transformer une mobilisation sociale spontanée en courant politique?
- Du côté du gouvernement, le Grand débat, s’il a le mérite d’offrir un nouvel espace d’expression aux Français, ne semble pas à même de remettre en cause les bases économiques et politiques voulues par Emmanuel Macron. Ne risque-t-on pas d’arriver à une résolution de crise qui se contenterait de laisser le mouvement Gilets jaunes s’essouffler ?
Ce Grand Débat partait du constat qu’il existe un besoin de dialogue et d’écoute dans le pays. Mais il se présente de fait comme une vaste opération de communication en faveur de l’image du président Macron dont la surexposition médiatique atteint des sommets. Dès lors que ce Grand Débat ne sera pas suivi d’élections, il n’est pas de nature à se traduire par un changement d’orientation. La ligne affichée par l’équipe actuelle ne comporte d’ailleurs pas de traits saillants qui pourraient donner lieu à des inflexions (en dehors de la suppression de l’ISF). Elle est dans la continuité du quinquennat précédent, sans véritable rupture: quelques réformes imposées par les directives européennes, une hausse continue des prélèvements obligatoires, la poursuite grosso modo des mêmes orientations sur la sécurité, les migrations, l’éducation, la politique étrangère. Alors, pour masquer cette pauvreté, il faut en faire toujours plus dans la posture, les coups de menton, le grand spectacle narcissique. C’est toujours la même chose: l’agitation médiatique et le culte de la personnalité sont là pour couvrir un néant politique. Tel est le drame de la politique française en général. Le Grand Débat est dans cette logique.
- Du côté de l’opposition, les partis capables de gouverner semblent avoir trop hésité, et seuls les extrêmes ont profité du mouvement. Mais ceux-ci sont incapables (pour diverses raisons) de prétendre au pouvoir. L’absence d’alternative ne condamne-t-elle pas cette crise à ne pas trouver d’écho sérieux à moyen terme ?
C’est un autre grand enseignement de la crise des Gilets Jaunes: la droite républicaine a perdu pied. Elle n’a jamais su trouver le juste ton. C’est elle qui aurait pu sortir durablement renforcée de ces événements en apportant des réponses politiques au désespoir et à l’humiliation qui s’exprimaient venus de la France profonde et des laissés pour compte de la mondialisation. Sur la rénovation de la démocratie française, la réorientation de la construction européenne sur un mode plus démocratique et moins bureaucratique, sur la maîtrise de la mondialisation et des frontières, la lutte contre les inégalités devant la santé, l’école, l’impôt, sur tous ces sujets, elle aurait pu avoir des choses à dire. Manque d’imagination, d’audace, de dynamisme: à aucun moment, pour l’instant, elle n’est parvenue à imposer une voix nouvelle et à s’engager dans la voie d’une reconquête de la confiance. Bien entendu, les extrêmes se sont engouffrés dans l’espace laissé vacant. A leur manière, en occupant le terrain médiatique par des gesticulations et des provocations qui mobilisent l’attention. Le néant, toujours…
- Dès lors, faut-il s’inquiéter que cette crise s’endorme plutôt qu’elle ne se résolve ?
Oui, le grand drame de cette crise des Gilets Jaunes est qu’elle pourrait s’achèver par une sorte de statu quo. Rien n’ a été réglé sur ses causes initiales, c’est-à-dire le sentiment d’abandon et d’humiliation de la France périphérique. Elle a donné lieu à toutes les récupérations notamment en vue des élections européennes. Les extrêmes ont prospéré sur cette crise. Même l’équipe dirigeante du pays a su finalement en tirer partie elle aussi en bénéficiant d’un réflexe légitimiste face au désordre, si l’on en juge par les derniers sondages. Le face à face entre l’équipe dirigeante et le parti lepéniste en est sorti renforcé, aggravant dangereusement l’impasse de la vie politique française. Mais sur les grands sujets de préoccupation que le mouvement des Gilets jaunes a voulu exprimer, notamment face aux injustices, aux conséquences de la mondialisation et du déficit démocratique, rien n’est changé. On peut même dire que la situation pourrait devenir pire qu’avant en termes de ressentiment dès lors que les Gilets Jaunes sincères et authentiques (hors les casseurs) s’apercevront que leur mouvement, a-politique, a été récupéré par tout ceux qui comptent sur lui pour en tirer bénéfice aux élections européennes.


