
La plupart des observateurs en conviennent : rarement dans l’histoire politique contemporaine, la France n’a été aussi à droite. Lors des élections municipales de 2020, les Républicains (LR) obtenaient le meilleur score en termes de suffrages : 33, 71%, contre 29,63% (gauche) ; 15, 98% (Centre) ; 4, 38% (Vert) ; 3,33% (« extrême droite »). Les régionales de 2021 ont largement confirmé cette prépondérance : 29% (LR) ; 18% (RN) ; 12% (PS) ; 12% (Verts) ; 10% (LREM).
Certes, ces résultats doivent être relativisés en raison du caractère local des élections qui privilégie les sortants et de taux d’abstention élevés. Ils dénotent cependant à l’évidence une tendance profonde du pays confortée par un sondage IFOP du 23 juillet 2020 selon lequel 39% des Français se situent à droite, 32% au centre et 13% à gauche…
Or, par le plus grand des paradoxes, cette suprématie de la droite sur le terrain s’accompagne du plus grand doute sur la perspective de son retour au pouvoir à la faveur des élections nationales de 2022. Dès que l’on s’éloigne de la France profonde pour en revenir au spectacle sondagier national et aux présidentielles, la droite se voit évincée selon tous les scénarios envisageables par le tandem de second tour le Pen/Macron (24 et 24% selon IPSOS), imperturbable depuis plus de 4 ans. Or, la glaciation de la scène politique nationale autour de ce duo porte le message lancinant d’une réélection quasi-assurée de l’actuel occupant de l’Elysée.
Pire : la droite donne le sentiment de continuer à s’enfoncer dans la confusion. Les grandes manœuvres sont lancées dans un indescriptible désordre. M. Wauquiez et M. Retailleau viennent d’annoncer leur retrait. M. Ciotti est en revanche candidat, s’ajoutant à Mme Pécresse, M. Juvin et M. Barnier pour les primaires, à M. Bertrand, hors primaire et tout cela sans compter l’entrée en scène de M. Zemmour. A huit mois des présidentielles, la droite se bat, non pour un projet de société à proposer aux Français, mais sur le mode de sélection de son candidat qui écrase toute autre considération.
Le mal de la droite, sa difficulté à transformer un sentiment populaire en perspective sérieuse de victoire électorale nationale, semble être avant tout d’ordre intellectuel, tenant à une sorte d’aveuglement ou de déconnexion quant aux attentes du pays.
Ses leaders n’ont visiblement toujours pas compris à quel point les querelles de personnes, batailles de chefs, les conflits d’ego internes à la droite et autres jeux d’écuries, à l’origine de toutes les défaites et de toutes les trahisons, étaient devenus insupportables aux Français.
Or, à huit mois du scrutin, la bagarre est d’ores et déjà enclenchée à l’image de la déclaration tonitruante d’une candidate revendiquant le monopole « des idées » évidemment contre tous les autres… Encore n’est-ce là qu’un début. Ce n’est sans doute pas un hasard si les deux plus attachés à la réflexion de fond, M. Wauquiez et M. Retailleau, se sont retirés de la compétition.
Obnubilé par « l’incarnation », nul à droite ne semble avoir pris la mesure de la lassitude des Français envers la dérive de la politique dans le narcissisme élyséen et la fuite dans la communication vaniteuse, après l’expérience des présidences « normale » puis « jupitérienne ». A quoi sert la politique ? A quoi sert-il d’aller voter : permettre à un individu prétendument supérieur de parader quotidiennement dans les médias ou sur le perron de l’Elysée ? Les femmes et les hommes de droite ont le tort immense de s’enferrer à leur tour dans le culte de la personnalité, le culte stérile du « moi-je » plutôt que de s’engager à restaurer le seul débat d’idées et l’intérêt général comme fondements de la politique.
Certes, les candidats de droite, en ordre dispersé, sont engagés dans une étrange course à la fermeté (parfois non sans démagogie stérile) en matière d’immigration. A cet égard, ils font un choix de répondre à une attente populaire évidente.
Mais sur tout le reste, ils s’ébattent dans le flou absolu, pariant sur leur séduction personnelle au détriment des questions de fond. Ils se sont tenus à distance des débats sur la recherche d’un équilibre entre sécurité sanitaire et défense des libertés face aux confinements ou couvre-feu successifs puis l’obligation du passe-sanitaire dans les actes de la vie quotidienne. La liberté n’est-elle pas l’un des fondamentaux de la droite ? De même, se montrent-ils étrangement pusillanimes sur les grands enjeux économiques et sociaux de l’époque, le chômage qui touche 6 millions de personnes, la dette publique (120% du PIB), la pauvreté et l’exclusion, la catastrophe scolaire (effondrement du niveau selon le classement PISA), etc. Et enfin, la question fondamentale de l’avenir de la démocratie française – tellement malmenée ?
On aurait pu imaginer que la droite, qui a tant de peine à trouver sa place sur le plan des idées entre lepénisme et macronisme, instruite par l’expérience et motivée par le bien commun du pays, se mobilise toute entière autour d’un projet collectif et s’engage à désigner au début de 2022, par commun accord de ses leaders, celui ou celle qui apparaîtra comme le mieux placé pour lui faire gagner collectivement l’élection présidentielle avant les législatives… A coup sûr, un tel engagement dans le sens de la responsabilité serait de nature à ramener la confiance du pays. Mais il ne faut surtout pas rêver…


