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Sur la communication présidentielle (Atlantico)

mardi 10 avril 2018 - 16:55

1-Dans un contexte de mobilisations sociales multiformes, des cheminots aux étudiants, Emmanuel Macron va s’employer, au cours de cette semaine du 9 avril, à parler aux Français. De son discours au Collège des Bernardins de ce 9 avril, au JT de 13h00 de ce jeudi 12 avril, à son intervention sur BFMTV-RMC-Médipart prévue pour le 15 avril prochains, comment interpréter l’image que Emmanuel Macron se fait du pays, et des Français qu’il cherche à convaincre pour dépasser ce qu’il qualifie « d’ancien monde », et des « vaches sacrées » que peuvent caractériser les différents mouvements actuels (zadistes, syndicats, étudiants, cheminots etc…) ? 

Il me semble que le président Macron et son gouvernement sont confrontés à une situation qu’ils n’attendaient pas. Le succès à l’élection présidentielle représente un choc psychologique considérable et tout nouveau chef de l’Etat a le sentiment sincère qu’une ère nouvelle s’ouvre avec son succès. On se souvient de Giscard d’Estaing et sa nouvelle société libérale avancée, ou de Mitterrand dont l’un des plus proches compagnons, Jack Lang, annonçait l’avènement de « la lumière » après la « nuit » ou encore de la « rupture » de Nicolas Sarkozy. Emmanuel Macron, du fait de sa jeunesse, a porté cette logique à son paroxysme, invoquant un monde nouveau qui succède au monde ancien. D’ailleurs, il ne parle guère de réforme mais de « transformation » du pays. Les présidents reproduisent ainsi l’esprit de la révolution française et l’idéologie sur la table rase: le passé est fini et un nouveau monde s’est ouvert avec eux. Dans l’imaginaire qui s’attache au succès de M. Macron, le monde ancien est celui d’une France « ringarde » qui cultive l’esprit de clocher et de terroir, les droits acquis, les statuts, le conservatisme. Elle est vouée à disparaître. La France nouvelle est sans frontière, hors sol, ouverte sur le monde, en renouvellement permanent, à l’image des Start up et de la finance. Le problème, c’est que nous sommes là dans la communication, dans l’idéologie, et forcément, la caricature, opposant le mal, c’est-à-dire l’ancien, au bien, c’est-à-dire, le neuf. Or, la réalité est infiniment plus complexe. Dans un vieux pays de 1500 ans, l’ancien et le moderne s’imbriquent l’un dans l’autre. M. Macron comme président de tous les Français, réalise qu’il doit impérativement parler aux retraités, aux catholiques, aux étudiants des universités, aux syndicats, aux fonctionnaires et aux cheminots et tenter de réinstiller la confiance. L’heure de l’idéologie, du nouveau monde opposé à l’ancien est est en train de s’achever. Le temps du réalisme commence. D’où l’offensive de communication qui est programmée, marquant peut-être un premier tournant du quinquennat.

2- En quoi cette semaine pourrait-elle être décisive en ce sens pour le président ? Les cibles choisies au travers de ces différents formats, des catholiques du discours au Collège des Bernardins, aux retraités du JT de 13h00, jusqu’aux catégories sociales supérieures de BFMtv, pourraient-elles effectivement faire basculer la pièce, dans le bon, ou le mauvais sens, pour le soutien de son action ? 

Je pense que c’est très difficile. Dans la politique moderne, surmédiatisée, l’usure du pouvoir est extrêmement rapide. Le capital de confiance est fragile et une fois épuisé, presque impossible à reconstituer. La foule médiatisée fonctionne à l’affectif et à l’émotion. Dès lors qu’une image personnelle se dégrade, elle est quasiment irrécupérable. L’équipe au pouvoir pourra prodiguer tous les gestes possibles et imaginables, elle restera, pour les quatre ans à venir, dans la conscience collective, celle qui a appauvri les retraités et favorisé les grandes fortunes. Ce phénomène est presque naturel. Nous l’avons vu à l’oeuvre sous Sarkozy comme sous Hollande. Le président Macron, en décidant de redescendre dans l’arène de la communication à outrance, prend un risque important. Bien sûr il tente de sauver ou de consolider son image, de rassurer, de regagner la confiance de ceux qui sont découragés ou déçus. Cependant, n’ayant pas forcément de message nouveau à faire passer, il s’expose à engendrer la lassitude et à focaliser sur lui-même les déceptions ou les souffrances. La situation est instable. M. Macron et son gouvernement ont perdu tout soutien à gauche. Ils conservent un certain capital de sympathie chez les centristes et dans une partie de la droite libérale mais ce soutien est fragile et dépend pour beaucoup de la situation économique. En vérité, nous touchons ici aux limites du système politique en vigueur. Le président de la République est le principal acteur de la politique du pays pendant cinq ans, surmédiatisé, mais il est inamovible et irresponsable. Il sombre, presque naturellement, dans une impopularité structurelle, devient ainsi une sorte de bouc émissaire national, réceptacle des frustrations et des souffrances collectives. Plutôt que d’inspirer la confiance au pays, il finit par aggraver ses angoisses et sa morosité.

3- Quelle est la France qui pourrait avoir été oubliée dans cette offensive de communication du chef de l’Etat ? 

Peut-être justement la France elle-même, une et indivisible! On ne peut pas diriger un pays seulement en termes de catégories et d’opposition entre les unes et les autres, correspondant plus ou moins à l’opposition du nouveau et de l’ancien monde: retraités/actifs, cheminots/usagers, fonctionnaires/ salariés du privé, syndicats/entrepreneurs. Le pouvoir politique aurait tout intérêt à s’adresser à la France dans son ensemble et non à des fractions de la France en se recentrant sur le seul intérêt général. Quels sont les grands enjeux de l’avenir pour le pays? la sécurité, notamment face à la menace terroriste, la maîtrise de l’immigration, la lutte contre le communautarisme, la lutte contre le chômage, le redressement du niveau scolaire. Le pouvoir aurait tout intérêt à dépasser les clivages en se polarisant sur l’essentiel, le destin du pays. Il ne semble pas avoir trouvé le bon ton pour parler aux Français, celui de la sincérité et de la vérité. La fracture démocratique ne cesse de s’aggraver et n’a jamais été aussi profonde, entre la classe dirigeante et la majorité silencieuse. C’est là que ce situe le plus profond des clivages. Le pouvoir entreprend de multiples réformes mais le plus grand doute s’est instillé dans le pays quant à la portée et l’utilité de ces réformes. Ils reste aux dirigeants politiques, en particulier au premier d’entre eux, de trouver le bon ton, le ton de la vérité et de la sincérité, pour convaincre la grande masse des Français qu’ils n’ont pas pour unique ambition de servir leurs propres intérêts, surtout de vanité, ni de s’incruster au pouvoir le plus longtemps possible, mais de n’être que les humbles serviteurs de la République et de la Nation. Le défi est colossal…

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