Lecture: De Staline à Hitler, Mémoires d’un ambassadeur, Robert Coulondre (présentation de François-Guillaume Lorrain) Perrin, 2021

Les éditions Perrin publient un document d’un intérêt hors du commun pour l’histoire de notre temps: les Mémoires de l’ambassadeur Robert Coulondre qui fut ambassadeur de France en URSS à la fin des années 1930 avant d’être nommé en Allemagne où il fut le dernier représentant de la France avant le déclenchement de la Deuxième Guerre Mondiale. L’ouvrage est enrichi d’une lumineuse présentation de M. François-Guillaume Lorrain, historien et chroniqueur au Point.

Ce document a quelque chose d’absolument fascinant au sens où il nous entraîne en plein cœur de l’un des moments les plus cruciaux où s’est joué le sort de l’humanité. Ce témoignage est d’autant plus bouleversant qu’il émane d’un homme simple et sans prétention. A aucun moment l’ambassadeur Coulondre ne cherche à se donner le beau rôle. Proche d’Edouard Daladier, il ne se présente pas du tout comme un héros. Dans un style simple et limpide, il raconte son vécu dans les coulisses d’événements qui ont emporté la planète dans la plus effroyable apocalypse de tous les temps.

Les deux périodes de son récit ne se ressemblent pas. A Moscou, d’octobre 1936 à octobre 1938, il tente de resserrer les liens franco-soviétiques (le pacte d’assistance mutuelle de 1935)  face au danger hitlérien et de convaincre son interlocuteur principal, le ministre des Affaires étrangères Litvinov de faire cesser la propagande insurrectionnelle à laquelle se livre le Komintern en France par l’intermédiaire du parti communiste français. « Les Bolcheviks, raconte-t-il, aiment le langage direct. Le mien, s’il surprend Litvinov, n’est pas fait pour lui déplaire. » Cependant, il ne parvient pas à rencontrer Staline, le seul détenteur du pouvoir, qui ne reçoit jamais les diplomates étrangers. Il se heurte à un mur d’opacité et d’incompréhension.

Mais surtout, il expérimente dans sa vie quotidienne les rigueur du système totalitaire. La Guépéou, police secrète, est omniprésente, le suit partout, ne le lâche pas d’une semelle. « A l’arrivée, on aperçoit, faisant face à l’hôtel diplomatique, une petite maison insignifiante. Elle a été réquisitionnée par la Guépéou. A l’une des fenêtres donnant sur la rue, jour et nuit, un agent veille. Il note tous ceux qui entrent ou sortent de l’ambassade. Il guette surtout la sortie de l’ambassadeur. Dès que celui-ci apparaît: un signe et ses suiveurs toujours deux au moins,  lui emboitent le pas ou l’escortent en auto. Dans le corps diplomatique, nous les appelons « nos anges gardiens ». Robert Coulondre vit au quotidien les purges staliniennes qui battent leur plein en cette période. De temps en temps, les Russes avec lesquelles il est en contact (par exemple une aide soignante), disparaissent dans les locaux de la Guépéou, pour ne jamais réapparaître… Et les interventions auprès des autorités s’avèrent strictement inutiles et vouée à l’échec.

A Berlin à compter d’octobre 1938, Coulondre trouve une atmosphère radicalement différente. Bien entendu, il est facile de juger quand on connaît la suite de l’histoire… Mais son témoignage est tout de même absolument sidérant sur l’aveuglement de toute la France officielle de l’époque. A le lire, nous sommes plongés dans une France tétanisée  par la peur de l’Allemagne hitlérienne et déjà prête à tous les compromis et toutes les concessions par refus de regarder en face la réalité. Le récit de celui qui fut le porte-parole officiel à Berlin de cette France à la main tremblante fait froid dans le dos.

L’ambassadeur Coulondre, quelques semaines après les accord de Munich*, est chargé  par le gouvernement de  mener à bien un rapprochement franco-allemand. Il assiste ainsi le 5 décembre 1938 à la réception en grande pompe du ministre des Affaires étrangère allemand, Von Ribbentrop, au Quai d’Orsay par son homologue français, Georges Bonnet. A l’inverse de Staline, Hitler reçoit volontiers les diplomates étrangers. Le récit détaillé de ses entretiens avec l’ambassadeur de France à Berchtesgaden – dans sa résidence de montagne en Bavière – est le moment le plus étourdissant du livre. Nous découvrons comment, tel un serpent, il envoûte ses interlocuteur: « Hitler s’exprime avec simplicité et naturel; sa voix est calme et chaude; il y a dans les yeux de la ruse et une singulière fixité des prunelles très dilatées, mais il y a aussi beaucoup de douceur et de clarté, et on oublie, à les regarder, le burlesque du visage […] Il parle avec bon sens, conviction aussi, semble-t-il. Ma mauvaise impression du début s’efface peu à peu à le regarder et l’écouter; je sens la confiance me gagner et il ne faut rien de moins que tout ce que je sais de Hitler pour que je reste sur mes gardes. »

Puis vient une fabuleuse galerie de portraits des dirigeants du Reich avec lesquels Coulondre est amené à négocier: chaleur et jovialité envahissante de Goering, obséquiosité de Goebbels, froideur de Ribbentrop… Tous répètent les mêmes éléments de langage: l’Allemagne hitlérienne n’a aucune animosité envers la France. Mais les événements se précipitent: écrasement de la Tchécoslovaquie en mars 1939, mouvements de troupes vers la Pologne et pacte Staline-Hitler d’août 1939. Et pourtant, les yeux de la classe dirigeante française ne se dessillent toujours pas. Jusqu’à la fin, les instructions données par Paris à l’ambassadeur sont de favoriser une issue négociée au « désaccord » entre l’Allemagne et la Pologne.   Impossible de se résoudre à l’évidence – pourtant annoncée noir sur blanc dans Mein Kampf: la conquête de « l‘espace vital« . Toutes les démarches ayant été vaines, à la suite de l’attaque de la Pologne, L’ambassadeur de France est chargé de porter la déclaration de guerre – tremblante – de la France à l’Allemagne: la pire des missions pour n’importe quel ambassadeur.

  • Eh bien, répond Ribbentrop d’une voix blanche, la France sera l’agresseur!
  • L’histoire jugera, lui dis-je, et je me retire.

M. Von Weizsäcker (secrétaire d’Etat), qui est présent, me serre longuement la main que je n’ai pas tendue à Ribbentrop. Nous nous regardons au fond des yeux. Plus sûrement que s’il parlait, je sais ce qu’il me dit: « je n’ai pas voulu cela. » Non, lui n’a pas voulu cela, mais que pouvait-il? Je rentre à l’ambassade un peu comme un automate. » Franchement, un vertigineux et hallucinant  témoignage sur les derniers jours de la marche à l’apocalypse: à lire absolument.

* Accords de Munch du 30 septembre 1938: par lesquels les démocraties française et Britannique autorisent le Führer à annexer les Sudètes, une partie du territoire de la Tchécoslovaquie, quelques mois seulement après l’invasion et l’annexion de l’Autriche.

Maxime TANDONNET

 

 

 

 

Author: Redaction

Lecture: De Staline à Hitler, Mémoires d’un ambassadeur, Robert Coulondre (présentation de François-Guillaume Lorrain) Perrin, 2021

Les éditions Perrin publient un document d’un intérêt hors du commun pour l’histoire de notre temps: les Mémoires de l’ambassadeur Robert Coulondre qui fut ambassadeur de France en URSS à la fin des années 1930 avant d’être nommé en Allemagne où il fut le dernier représentant de la France avant le déclenchement de la Deuxième Guerre Mondiale. L’ouvrage est enrichi d’une lumineuse présentation de M. François-Guillaume Lorrain, historien et chroniqueur au Point.

Ce document a quelque chose d’absolument fascinant au sens où il nous entraîne en plein cœur de l’un des moments les plus cruciaux où s’est joué le sort de l’humanité. Ce témoignage est d’autant plus bouleversant qu’il émane d’un homme simple et sans prétention. A aucun moment l’ambassadeur Coulondre ne cherche à se donner le beau rôle. Proche d’Edouard Daladier, il ne se présente pas du tout comme un héros. Dans un style simple et limpide, il raconte son vécu dans les coulisses d’événements qui ont emporté la planète dans la plus effroyable apocalypse de tous les temps.

Les deux périodes de son récit ne se ressemblent pas. A Moscou, d’octobre 1936 à octobre 1938, il tente de resserrer les liens franco-soviétiques (le pacte d’assistance mutuelle de 1935)  face au danger hitlérien et de convaincre son interlocuteur principal, le ministre des Affaires étrangères Litvinov de faire cesser la propagande insurrectionnelle à laquelle se livre le Komintern en France par l’intermédiaire du parti communiste français. « Les Bolcheviks, raconte-t-il, aiment le langage direct. Le mien, s’il surprend Litvinov, n’est pas fait pour lui déplaire. » Cependant, il ne parvient pas à rencontrer Staline, le seul détenteur du pouvoir, qui ne reçoit jamais les diplomates étrangers. Il se heurte à un mur d’opacité et d’incompréhension.

Mais surtout, il expérimente dans sa vie quotidienne les rigueur du système totalitaire. La Guépéou, police secrète, est omniprésente, le suit partout, ne le lâche pas d’une semelle. « A l’arrivée, on aperçoit, faisant face à l’hôtel diplomatique, une petite maison insignifiante. Elle a été réquisitionnée par la Guépéou. A l’une des fenêtres donnant sur la rue, jour et nuit, un agent veille. Il note tous ceux qui entrent ou sortent de l’ambassade. Il guette surtout la sortie de l’ambassadeur. Dès que celui-ci apparaît: un signe et ses suiveurs toujours deux au moins,  lui emboitent le pas ou l’escortent en auto. Dans le corps diplomatique, nous les appelons « nos anges gardiens ». Robert Coulondre vit au quotidien les purges staliniennes qui battent leur plein en cette période. De temps en temps, les Russes avec lesquelles il est en contact (par exemple une aide soignante), disparaissent dans les locaux de la Guépéou, pour ne jamais réapparaître… Et les interventions auprès des autorités s’avèrent strictement inutiles et vouée à l’échec.

A Berlin à compter d’octobre 1938, Coulondre trouve une atmosphère radicalement différente. Bien entendu, il est facile de juger quand on connaît la suite de l’histoire… Mais son témoignage est tout de même absolument sidérant sur l’aveuglement de toute la France officielle de l’époque. A le lire, nous sommes plongés dans une France tétanisée  par la peur de l’Allemagne hitlérienne et déjà prête à tous les compromis et toutes les concessions par refus de regarder en face la réalité. Le récit de celui qui fut le porte-parole officiel à Berlin de cette France à la main tremblante fait froid dans le dos.

L’ambassadeur Coulondre, quelques semaines après les accord de Munich*, est chargé  par le gouvernement de  mener à bien un rapprochement franco-allemand. Il assiste ainsi le 5 décembre 1938 à la réception en grande pompe du ministre des Affaires étrangère allemand, Von Ribbentrop, au Quai d’Orsay par son homologue français, Georges Bonnet. A l’inverse de Staline, Hitler reçoit volontiers les diplomates étrangers. Le récit détaillé de ses entretiens avec l’ambassadeur de France à Berchtesgaden – dans sa résidence de montagne en Bavière – est le moment le plus étourdissant du livre. Nous découvrons comment, tel un serpent, il envoûte ses interlocuteur: « Hitler s’exprime avec simplicité et naturel; sa voix est calme et chaude; il y a dans les yeux de la ruse et une singulière fixité des prunelles très dilatées, mais il y a aussi beaucoup de douceur et de clarté, et on oublie, à les regarder, le burlesque du visage […] Il parle avec bon sens, conviction aussi, semble-t-il. Ma mauvaise impression du début s’efface peu à peu à le regarder et l’écouter; je sens la confiance me gagner et il ne faut rien de moins que tout ce que je sais de Hitler pour que je reste sur mes gardes. »

Puis vient une fabuleuse galerie de portraits des dirigeants du Reich avec lesquels Coulondre est amené à négocier: chaleur et jovialité envahissante de Goering, obséquiosité de Goebbels, froideur de Ribbentrop… Tous répètent les mêmes éléments de langage: l’Allemagne hitlérienne n’a aucune animosité envers la France. Mais les événements se précipitent: écrasement de la Tchécoslovaquie en mars 1939, mouvements de troupes vers la Pologne et pacte Staline-Hitler d’août 1939. Et pourtant, les yeux de la classe dirigeante française ne se dessillent toujours pas. Jusqu’à la fin, les instructions données par Paris à l’ambassadeur sont de favoriser une issue négociée au « désaccord » entre l’Allemagne et la Pologne.   Impossible de se résoudre à l’évidence – pourtant annoncée noir sur blanc dans Mein Kampf: la conquête de « l‘espace vital« . Toutes les démarches ayant été vaines, à la suite de l’attaque de la Pologne, L’ambassadeur de France est chargé de porter la déclaration de guerre – tremblante – de la France à l’Allemagne: la pire des missions pour n’importe quel ambassadeur.

  • Eh bien, répond Ribbentrop d’une voix blanche, la France sera l’agresseur!
  • L’histoire jugera, lui dis-je, et je me retire.

M. Von Weizsäcker (secrétaire d’Etat), qui est présent, me serre longuement la main que je n’ai pas tendue à Ribbentrop. Nous nous regardons au fond des yeux. Plus sûrement que s’il parlait, je sais ce qu’il me dit: « je n’ai pas voulu cela. » Non, lui n’a pas voulu cela, mais que pouvait-il? Je rentre à l’ambassade un peu comme un automate. » Franchement, un vertigineux et hallucinant  témoignage sur les derniers jours de la marche à l’apocalypse: à lire absolument.

* Accords de Munch du 30 septembre 1938: par lesquels les démocraties française et Britannique autorisent le Führer à annexer les Sudètes, une partie du territoire de la Tchécoslovaquie, quelques mois seulement après l’invasion et l’annexion de l’Autriche.

Maxime TANDONNET

 

 

 

 

Author: Redaction

Lecture: De Staline à Hitler, Mémoires d’un ambassadeur, Robert Coulondre (présentation de François-Guillaume Lorrain) Perrin, 2021

Les éditions Perrin publient un document d’un intérêt hors du commun pour l’histoire de notre temps: les Mémoires de l’ambassadeur Robert Coulondre qui fut ambassadeur de France en URSS à la fin des années 1930 avant d’être nommé en Allemagne où il fut le dernier représentant de la France avant le déclenchement de la Deuxième Guerre Mondiale. L’ouvrage est enrichi d’une lumineuse présentation de M. François-Guillaume Lorrain, historien et chroniqueur au Point.

Ce document a quelque chose d’absolument fascinant au sens où il nous entraîne en plein cœur de l’un des moments les plus cruciaux où s’est joué le sort de l’humanité. Ce témoignage est d’autant plus bouleversant qu’il émane d’un homme simple et sans prétention. A aucun moment l’ambassadeur Coulondre ne cherche à se donner le beau rôle. Proche d’Edouard Daladier, il ne se présente pas du tout comme un héros. Dans un style simple et limpide, il raconte son vécu dans les coulisses d’événements qui ont emporté la planète dans la plus effroyable apocalypse de tous les temps.

Les deux périodes de son récit ne se ressemblent pas. A Moscou, d’octobre 1936 à octobre 1938, il tente de resserrer les liens franco-soviétiques (le pacte d’assistance mutuelle de 1935)  face au danger hitlérien et de convaincre son interlocuteur principal, le ministre des Affaires étrangères Litvinov de faire cesser la propagande insurrectionnelle à laquelle se livre le Komintern en France par l’intermédiaire du parti communiste français. « Les Bolcheviks, raconte-t-il, aiment le langage direct. Le mien, s’il surprend Litvinov, n’est pas fait pour lui déplaire. » Cependant, il ne parvient pas à rencontrer Staline, le seul détenteur du pouvoir, qui ne reçoit jamais les diplomates étrangers. Il se heurte à un mur d’opacité et d’incompréhension.

Mais surtout, il expérimente dans sa vie quotidienne les rigueur du système totalitaire. La Guépéou, police secrète, est omniprésente, le suit partout, ne le lâche pas d’une semelle. « A l’arrivée, on aperçoit, faisant face à l’hôtel diplomatique, une petite maison insignifiante. Elle a été réquisitionnée par la Guépéou. A l’une des fenêtres donnant sur la rue, jour et nuit, un agent veille. Il note tous ceux qui entrent ou sortent de l’ambassade. Il guette surtout la sortie de l’ambassadeur. Dès que celui-ci apparaît: un signe et ses suiveurs toujours deux au moins,  lui emboitent le pas ou l’escortent en auto. Dans le corps diplomatique, nous les appelons « nos anges gardiens ». Robert Coulondre vit au quotidien les purges staliniennes qui battent leur plein en cette période. De temps en temps, les Russes avec lesquelles il est en contact (par exemple une aide soignante), disparaissent dans les locaux de la Guépéou, pour ne jamais réapparaître… Et les interventions auprès des autorités s’avèrent strictement inutiles et vouée à l’échec.

A Berlin à compter d’octobre 1938, Coulondre trouve une atmosphère radicalement différente. Bien entendu, il est facile de juger quand on connaît la suite de l’histoire… Mais son témoignage est tout de même absolument sidérant sur l’aveuglement de toute la France officielle de l’époque. A le lire, nous sommes plongés dans une France tétanisée  par la peur de l’Allemagne hitlérienne et déjà prête à tous les compromis et toutes les concessions par refus de regarder en face la réalité. Le récit de celui qui fut le porte-parole officiel à Berlin de cette France à la main tremblante fait froid dans le dos.

L’ambassadeur Coulondre, quelques semaines après les accord de Munich*, est chargé  par le gouvernement de  mener à bien un rapprochement franco-allemand. Il assiste ainsi le 5 décembre 1938 à la réception en grande pompe du ministre des Affaires étrangère allemand, Von Ribbentrop, au Quai d’Orsay par son homologue français, Georges Bonnet. A l’inverse de Staline, Hitler reçoit volontiers les diplomates étrangers. Le récit détaillé de ses entretiens avec l’ambassadeur de France à Berchtesgaden – dans sa résidence de montagne en Bavière – est le moment le plus étourdissant du livre. Nous découvrons comment, tel un serpent, il envoûte ses interlocuteur: « Hitler s’exprime avec simplicité et naturel; sa voix est calme et chaude; il y a dans les yeux de la ruse et une singulière fixité des prunelles très dilatées, mais il y a aussi beaucoup de douceur et de clarté, et on oublie, à les regarder, le burlesque du visage […] Il parle avec bon sens, conviction aussi, semble-t-il. Ma mauvaise impression du début s’efface peu à peu à le regarder et l’écouter; je sens la confiance me gagner et il ne faut rien de moins que tout ce que je sais de Hitler pour que je reste sur mes gardes. »

Puis vient une fabuleuse galerie de portraits des dirigeants du Reich avec lesquels Coulondre est amené à négocier: chaleur et jovialité envahissante de Goering, obséquiosité de Goebbels, froideur de Ribbentrop… Tous répètent les mêmes éléments de langage: l’Allemagne hitlérienne n’a aucune animosité envers la France. Mais les événements se précipitent: écrasement de la Tchécoslovaquie en mars 1939, mouvements de troupes vers la Pologne et pacte Staline-Hitler d’août 1939. Et pourtant, les yeux de la classe dirigeante française ne se dessillent toujours pas. Jusqu’à la fin, les instructions données par Paris à l’ambassadeur sont de favoriser une issue négociée au « désaccord » entre l’Allemagne et la Pologne.   Impossible de se résoudre à l’évidence – pourtant annoncée noir sur blanc dans Mein Kampf: la conquête de « l‘espace vital« . Toutes les démarches ayant été vaines, à la suite de l’attaque de la Pologne, L’ambassadeur de France est chargé de porter la déclaration de guerre – tremblante – de la France à l’Allemagne: la pire des missions pour n’importe quel ambassadeur.

  • Eh bien, répond Ribbentrop d’une voix blanche, la France sera l’agresseur!
  • L’histoire jugera, lui dis-je, et je me retire.

M. Von Weizsäcker (secrétaire d’Etat), qui est présent, me serre longuement la main que je n’ai pas tendue à Ribbentrop. Nous nous regardons au fond des yeux. Plus sûrement que s’il parlait, je sais ce qu’il me dit: « je n’ai pas voulu cela. » Non, lui n’a pas voulu cela, mais que pouvait-il? Je rentre à l’ambassade un peu comme un automate. » Franchement, un vertigineux et hallucinant  témoignage sur les derniers jours de la marche à l’apocalypse: à lire absolument.

* Accords de Munch du 30 septembre 1938: par lesquels les démocraties française et Britannique autorisent le Führer à annexer les Sudètes, une partie du territoire de la Tchécoslovaquie, quelques mois seulement après l’invasion et l’annexion de l’Autriche.

Maxime TANDONNET

 

 

 

 

Author: Redaction