L’ARCEP contribue à la consultation publique de la Commission sur la révision du cadre européen des télécoms.

Paris, le 8 décembre 2015

Le 11 septembre 2015, la Commission européenne a ouvert une consultation

publique sur la révision des directives composant le cadre réglementaire

européen des communications électroniques adopté en

2002 et révisé en 2009. En cohérence avec les autorités

françaises, l’ARCEP a jugé utile de contribuer à ce processus

dont l’issue déterminera de façon majeure l’évolution du

secteur.

Le cadre réglementaire actuel a contribué de manière décisive

à l’ouverture à la concurrence d’anciens monopoles publics,

rendant possibles des investissements bénéficiant à l’ensemble

de la société et offrant aux utilisateurs des services innovants

toujours plus compétitifs. A travers cette ouverture, le cadre réglementaire

des communications électroniques a aussi fondé la construction

du marché intérieur du numérique en permettant la fourniture

de services à l’échelle européenne. Sans remettre en cause

les objectifs actuels, le cadre de demain doit construire sur ces acquis pour

aller au-delà et répondre à deux enjeux de premier plan

: la connectivité de l’ensemble des citoyens aux services les plus

avancés et la préservation du caractère ouvert de

l’environnement numérique.

A cet égard, les exigences du cadre européen sont à resituer

dans un contexte de modifications profondes à la fois technologiques

et économiques portées par :

– un nouveau cycle d’investissements de long terme et très

importants dans les réseaux à très haut débit

fixes et mobiles;

– un nouvel écosystème numérique, avec en premier

lieu l’apparition de services fournis par internet modifiant la chaîne

de valeur traditionnelle des services de communications électroniques,

et en second lieu de nouvelles évolutions à venir avec le développement

de l’internet des objets par exemple.

Ces évolutions appellent un changement d’approche déterminant

pour définir l’action et les politiques publiques, à savoir une

distinction de plus en plus nécessaire entre la régulation

des réseaux, infrastructures de transport dont le déploiement

et l’exploitation sont guidés par des circonstances économiques

et des contraintes locales, et la régulation des services numériques

qui s’inscrivent dans des marchés globaux peu soumis à des contraintes

territorialisées, hormis celles de la réglementation. Ce nouvel

ensemble devrait en outre garantir à l’ensemble des acteurs la possibilité

de continuer à innover et de conduire des expérimentations.

Les principaux éléments de la contribution de l’ARCEP :

* Préserver le caractère ouvert de l’environnement numérique

Dans la lignée du règlement relatif à l’internet ouvert

et à l’itinérance mobile en Europe, qui définit un cadre

ambitieux pour la neutralité de l’internet, certaines questions propres

au secteur des communications électroniques devront recevoir des solutions

harmonisées au niveau européen. Les consommateurs et les professionnels

sont en effet de plus en plus confrontés à des problématiques

de transparence ou à de nouveaux freins, en particulier lors de la migration

d’un environnement fermé à l’autre. Une réflexion devrait

par exemple être engagée pour aborder la question de l’évolution

des obligations d’interopérabilité, de portabilité et de

protection des utilisateurs finals par-delà les seuls services de communications

électroniques.

* Apporter qualité et confiance aux utilisateurs pour l’ensemble

des services de " communications numériques "

A l’heure où de plus en plus de services de communications fournis par

internet deviennent potentiellement substituables à des services de communications

électroniques traditionnels (voix, messagerie), il importe que le champ

du cadre réglementaire européen appréhende de manière

cohérente l’ensemble des prestataires de services de " communications

numériques ". C’est ensuite disposition par disposition que le champ

des obligations contenues dans le cadre devra le cas échéant être

redéfini au regard des objectifs poursuivis et des règles préexistantes.

* Préciser et décliner les objectifs de connectivité,

notamment mobiles pour l’ensemble du continent européen

De manière générale, les objectifs de connectivité

de la stratégie numérique pour l’Europe pourraient être

affinés et renforcés. Mais plus particulièrement, ils devraient

d’abord être complétés par des objectifs relatifs à

la couverture mobile à l’horizon 2025 et 2030 pour l’ensemble du continent

européen. Des objectifs de couverture mobile 4G puis 5G des villes, des

zones rurales, des axes ferroviaires et routiers apparaissent utiles pour répondre

aux besoins croissants en données mobiles des citoyens et des entreprises

européennes.

* Adapter la gestion du spectre radioélectrique à l’échelle

européenne et reconnaître un droit à l’expérimentation

Des objectifs de connectivité découleront des modifications éventuelles

à apporter aux procédures et formes institutionnelles qui dessineront

la gestion du spectre dans le futur. Outre une plus grande harmonisation de

la réglementation européenne en matière de spectre (calendriers

notamment), des mesures d’accompagnement visant à optimiser les processus

d’attribution des fréquences pourraient être envisagées.

Ainsi, des outils communs relatifs au fonctionnement des enchères pourraient

être mis à disposition, et être adaptés par les Etats

membres. Des définitions communes des conditions d’utilisation des fréquences

attribuées par les autorités nationales, telles que la définition

des indicateurs de couverture, pourraient être rapprochées ou harmonisées,

les paramètres restant déterminés au niveau national. Est

aussi à envisager une plus forte participation de l’Organe des régulateurs

européens des communications électroniques (l’ORECE) dans l’échange

de bonnes pratiques relatives à l’attribution de fréquences et

au suivi des autorisations, notamment dans la définition d’éventuels

indicateurs européens, articulée avec le Groupe pour la politique

en matière de spectre radioélectrique (GPSR).

L’ARCEP soutient par ailleurs les initiatives de la Commission et du GPSR dans

la recherche d’innovation et de la définition de conditions techniques,

notamment quant aux mécanismes d’optimisation et de partage du spectre,

tous cruciaux pour assurer la satisfaction des besoins des utilisateurs ainsi

que la connectivité de millions d’objets. Cette recherche d’innovation

pourrait être soutenue par un droit à l’expérimentation

reconnu au niveau européen.

* Consolider les outils de régulation pour assurer le déploiement

du très haut débit

Le cadre de régulation dit " asymétrique " destiné

à l’ouverture de l’accès au réseau de l’opérateur

historique au travers d’obligations s’imposant spécifiquement à

ce dernier, a rempli ses objectifs en ce qu’il a permis d’ouvrir efficacement

à la concurrence les anciens monopoles publics, rendu possibles les investissements

et favorisé les services innovants. Mais ce cadre touche aussi à

ses limites : s’il est bien adapté pour lutter contre les monopoles existants,

il ne permet pas d’éviter la reconstitution de monopoles locaux ni de

répondre efficacement à des défis touchant l’ensemble du

secteur et pouvant impacter les utilisateurs. La régulation dite "

symétrique " constitue un complément utile et il devrait

être envisagé de mieux articuler l’imposition des remèdes

symétriques et asymétriques.

Enfin, si l’incitation à l’investissement et au co-investissement dans

les nouveaux réseaux peut passer par la prise en compte d’une prime de

risque dans les tarifs de l’accès aux produits de gros, elle ne doit

pas se traduire par un allègement des obligations d’accès. En

effet, le caractère ouvert des réseaux demeure un prérequis

fondamental au jeu concurrentiel, à l’investissement et à l’innovation.

Qui plus est, la définition de produits d’accès adaptés,

qu’ils soient passifs ou actifs, dépend de circonstances locales ou nationales

et relève donc du régulateur national.

* Inscrire la régulation des communications électroniques

dans la démarche du " mieux légiférer " ("

better regulation ")

Une décennie après son inclusion dans le cadre, le processus

actuel de notification d’analyses de marchés pourrait être allégé

en fixant des objectifs forts et des règles claires au niveau européen

tout en laissant aux autorités réglementaires nationales une plus

grande flexibilité pour choisir, à partir d’une boîte à

outils réglementaire commune, les remèdes appropriés aux

marchés nationaux et permettant d’atteindre les objectifs fixés.

Alors qu’un nouveau cycle d’investissements lourds s’engage, le souci de prévisibilité

des remèdes doit être réaffirmé.

Par conséquent, les autorités réglementaires nationales

pourraient continuer d’établir des décisions réglementaires

adaptées au contexte national et favorisant le développement du

marché intérieur, tandis que la Commission européenne serait

amenée à surveiller l’avancement de la réalisation des

objectifs de connectivité sans avoir à examiner a priori chaque

mesure proposée par les autorités nationales à l’issue

de l’exercice d’analyse des marchés.

En matière d’interconnexion, le cadre actuel dédié à

la régulation des terminaisons d’appel pourrait être rationalisé

grâce à une réglementation symétrique plus automatique,

voire déterminée au niveau européen, des plafonds tarifaires,

tout en étant fondée sur des modèles de coûts reflétant

les caractéristiques nationales, développés en articulation

avec les autorités réglementaires nationales.

Par ailleurs, il est essentiel d’assurer la prévisibilité et

la cohérence entre l’évaluation que la Commission est susceptible

de faire des mesures réglementaires ex ante adoptées par les autorités

réglementaires nationales d’une part et des aides d’État d’autre

part. La notification de programmes nationaux voués à atteindre

les objectifs de connectivité et comprenant à la fois l’octroi

d’aides d’État et les mesures prises ex ante offrirait la possibilité

de mieux coordonner les politiques de déploiement. Aussi, le rôle

des autorités réglementaires nationales dans la mise en œuvre

des aides d’Etat doit être mieux défini. D’autant que les autorités

réglementaires nationales ont l’expertise nécessaire quant à

la délimitation des zones dans lesquelles l’intervention publique peut

se révéler indispensable, mais aussi le pouvoir d’imposer un accès,

et d’en préciser les conditions techniques et économiques, à

l’ensemble des réseaux, qu’ils soient d’initiative publique ou privée.

Cette recherche d’optimisation des procédures permet la prise en compte

de la nature locale des réseaux à réguler ou encore du

caractère global et symétrique de l’interconnexion. Elle rejoint

en outre l’enjeu consistant à permettre de déplacer les moyens

des autorités nationales, de l’ORECE et de la Commission européenne

sur des tâches essentielles qui requièrent une forte coordination

en Europe, telle que la régulation des services numériques.

* Garantir l’accès universel aux services de communications électroniques

Un filet de sécurité tel que le service universel devrait continuer

d’exister, afin d’assurer la fourniture rapide d’un accès en position

déterminée aux services essentiels de la société

numérique, sans contrevenir aux dynamiques de marché. Il ne devrait

ainsi pas se substituer, pour ce qui concerne le déploiement des nouveaux

réseaux, aux autres dispositifs possibles (plans nationaux de déploiement

du très haut débit dont la logique est celle d’une politique industrielle

de long terme, obligations de couverture des licences mobiles, etc.). Ensuite,

il serait souhaitable que les mesures en faveur des utilisateurs en situation

de handicap soient exigées, dans une approche symétrique et dans

le respect du principe de proportionnalité, de l’ensemble des opérateurs

et non du seul prestataire de service universel.

* Renforcer l’aptitude de l’ORECE à contribuer au bon fonctionnement

du marché intérieur du numérique

Quant à l’avenir de la gouvernance de l’ORECE, l’ARCEP considère

qu’il convient de préserver une structure qui soit à même

de garantir la prise en compte des circonstances locales ainsi que l’indépendance

des autorités réglementaires nationales. Ces dernières

constituent le socle de la régulation européenne des communications

électroniques. Le travail de coordination de la régulation à

l’échelle européenne doit continuer d’être ancré

dans l’expertise et les pratiques des autorités nationales. Leur expertise

et leur concours au travail de l’ORECE ont en effet permis à ce dernier

de contribuer utilement – par ses analyses, rapports, positions et avis – à

la bonne application du cadre réglementaire et à la mise sur pied

du marché intérieur des communications électroniques.

A l’avenir, l’intervention de l’ORECE pourrait être étendue à

l’analyse des problèmes et solutions possibles devant précéder

les initiatives législatives de la Commission. Aussi, l’ORECE devrait

pouvoir notamment contribuer à la définition d’outils permettant

une meilleure gestion du spectre radioélectrique ainsi qu’à l’élaboration

et à la mise en œuvre d’une régulation européenne

au niveau de certains services numériques. Afin d’assurer la réalisation

des objectifs du cadre à venir, des moyens d’action plus forts pourraient

devoir être mis au service de l’ORECE.

Author: Redaction