Dans les périodes de troubles que nous vivons, la tentation évidente est d’espérer une reprise en main politique de notre pays. D’ailleurs, même si le pire n’est jamais certain, la période qui s’ouvre s’annonce profondément chaotique, d’une violence et d’une incertitude extrême: bruits de bottes en Turquie, risque d’embrasement général au Moyen-Orient, déstabilisation croissante de l’Afrique, affrontement de deux personnages douteux pour la présidence des Etats-Unis, menaces sur l’économie mondiale, désintégration de l’esprit européen. Nous voyons un monde qui marche à grand pas vers le gouffre. Quel dirigeant politique pour tenir le gouvernail dans la grande tempête qui vient?
Il me semble essentiel de ne pas confondre homme providentiel et homme d’Etat.
Le premier, l’homme providentiel, est le fruit d’une imposture, d’une construction médiatique. Sa réussite ou sa force tient à son image, à son apparence, au mythe qui se dégage autour de lui et qui est entretenu. Son prestige est de nature mystique. Il est le sauveur, d’essence surnaturelle. Il met en avant son destin personnel, supposé se confondre avec celui de la France. Il soigne son apparence, sa prestance. La relation qu’il entend établir avec la
Nation est d’amour, d’affectif, de passion. Il veut être aimé, admiré, adulé, et entend inscrire sa trace dans les manuels d’histoire. L’archétype de cette construction artificielle d’une autorité autocentrée sur l’image est celle de Philippe Pétain en 1940, présenté comme le père des Français, icône dont l’image est présente partout et que les foules se pressent pour acclamer sur les routes. A cet égard, le livre de réflexion le plus extraordinaire que je n’ai jamais lu (parmi des milliers…) s’intitule « Mythes et mythologies politiques, de Raoul Girardet – le Seuil 1986. Je le recommande du fond du cœur.
Le second, l’homme d’Etat, est d’une autre nature. Il ne parle jamais de lui. Il ne revendique pas de lien mystique avec la France ou les Français. Son image personnelle ou sa trace dans l’histoire ne l’intéressent pas. Il est arc-bouté sur l’idée du bien commun. Il ne songe qu’à servir l’intérêt général. Il ne compte pas s’accrocher indéfiniment en politique mais s’y maintenir tant qu’il s’y sent utile. Il se retire sans état d’âme quand il sent que le pays ne veut plus de lui ou à la suite d’un échec. D’ailleurs, la vie politique n’est pas une fin en soi à ses yeux, mais une vocation au service de son pays. Il lui préfère de
loin le bonheur simple de l’anonymat. Il n’annonce jamais de réforme qu’il sait ne pas pouvoir accomplir. Il ne joue pas à faire rêver et ne parle que pour dire la vérité du possible et du souhaitable tel qu’il les conçoit. Il ne communique pas, sinon pour expliquer sobrement son action. Les gesticulations, les polémiques inutiles, les promesses démagogiques et le spectacle émotionnel lui font horreur. Il n’a qu’une idée, accomplir de profondes réformes nécessaires et défendre les intérêt de son pays et des ses habitants, leur sécurité et leur prospérité. Il est l’homme des réalités, de la politique des réalités et de la vérité. Il est d’une probité absolue et chez lui, tout mélange entre les intérêts privés et publics est inconcevable.
Le monde politique est peuplé d’une multitude de petits bonshommes ou petites bonnes femmes providentiels en puissance, créature médiatiques sans intérêt, mais les hommes ou les femmes d’Etat, à l’image d’un Raymond Poincaré ou d’un Pierre Mendès-France, chez qui le faire passe avant le paraître, manquent cruellement de nos jours. Je ne crois pas que la logique des « primaire »s et des « présidentielles » soit de nature à en favoriser l’émergence, tant l’exercice paraît conditionné par le jeu de la grande farandole médiatique. Non, l’homme ou la femme d’Etat ne peut émerger que dans des circonstances exceptionnelles, au fond de l’abîme, quand le pays se réveille et ouvre enfin les yeux. J’imagine, dans mes rêves les plus fous, l’émergence de nulle part, du fond de l’abîme, d’un mystérieux inconnu, étoile filante de la politique, un grand Premier ministre issu d’une majorité nouvelle qui parlerait aux Français en leur disant: « Je n’ai que du sang et des larmes à vous offrir. Mais si vous me faites confiance, je vous donne ma parole que nous allons nous en sortir ensemble. Et demain, quand la France sera sortie du tunnel, vous n’entendrez plus jamais parler de moi car mon destin personnel, auprès de l’avenir de notre Nation, ma soi-disant trace dans l’histoire, ne vaut pas plus que ma première chemise ».
Maxime TANDONNET


