Depuis le début de l’année 2021, la mode médiatique est aux sondages de « second tour » entre M. Macron et Mme le Pen. Ils donnent lieu à une abondante logorrhée sur le thème d’une victoire possible de la candidate du Rassemblement national. Ainsi, le 27 janvier, Harris interactive estimait l’écart entre les deux favoris du scrutin à 52/48. Puis, début mars, le même institut évaluait la fourchette à 53/47. Ces projections sont à cent lieues du résultat de mai 2017 : 66/34. L’affaiblissement du « front républicain » (contre le parti lepéniste) est l’explication la plus couramment avancée : une partie des électeurs de gauche et de droite n’envisagerait plus de « faire barrage » au RN.
Jadis, les sondages avaient pour objectif de fournir une information sur l’état de l’opinion. Aujourd’hui, à l’aube de 2021, ils sont devenus un véritable outil de manipulation massive. De fait, les seconds tours d’élection présidentielle ne sont jamais tels qu’ils étaient attendus. Un an avant le scrutin de 2012, un « match » le Pen/Strauss Kahn était annoncé. Ce fut Sarkozy/Hollande. Douze mois avant celui de 2O17, les pronostics donnaient Juppé/Valls. Ce fut Macron/le Pen. Ainsi, le rabâchage outrancier sur le duel Macron/le Pen n’est pas à but informatif. Car nul ne sait d’avance ce que sera le second tour de 2022. Il est uniquement de formater l’opinion, la persuader qu’il n’existe pas d’alternative à cet affrontement.
L’annonce sondagière d’un score serré de second tour entre Mme le Pen et M. Macron arrange beaucoup le monde. Les observateurs y voient un bel objet de sensationnalisme qui leur permet de noircir des pages. Les macronistes retrouvent une raison d’exister et de resserrer les rangs autour de la lutte contre « la peste » populiste ou le « danger » nationaliste. Quant aux lepénistes, il se trouvent confortés en opposition quasi-officielle.
L’acharnement obsessionnel du pouvoir médiatique et sondagier à ancrer dans le cerveau des Français le caractère inéluctable du duel Macron/le Pen est tourné vers un seul objectif : assurer la réélection de l’actuel chef de l’Etat. En effet, dès le lendemain d’un éventuel premier tour qualifiant (comme prévu) M. Macron et Mme le Pen, une irrésistible mécanique se mettra en route pour rediaboliser cette dernière et annoncer l’apocalypse au cas où elle accéderait à l’Elysée. Pourquoi la recette qui a fait ses preuves en 2017 ne réussirait-elle pas en 2022 ? Tel est le pari.
Ainsi, le matraquage médiatique et sondagier sur le duel le Pen/ Macron a pour objectif d’asphyxier toute perspective d’émergence d’un concurrent solide, à droite ou à gauche, susceptible de remporter la mise. Vous ne voulez pas de Mme le Pen ? La seule solution est de voter M. Macron. Vous ne voulez plus de M. Macron ? Vous devez soutenir Mme le Pen. De fait, les instituts de sondages pourraient tester bien d’autres alternatives : que donneraient Mme Pécresse, M. Retailleau ou M. Bertrand face à Mme le Pen ? Ou face à M. Macron ? Mais une telle perspective est écartée car elle risquerait de troubler les esprits et de perturber bien des calculs.
Or, cette propagande est contraire à la volonté de la France profonde. Un autre sondage Elabe pour BFMTV du 13 février 2020 révélait que 80% des Français ne voulaient pas d’un duel de second tour Macron/le Pen. Sur le principe, l’immense majorité des électeurs refusent de se voir dicter leur conduite. En effet, la fatalité du duel Macron-le Pen, débouchant probablement (malgré les sondages trompeurs) sur la réélection de l’actuel occupant de l’Elysée, marque un désastreux affaiblissement de la démocratie. Le peuple n’aurait pas vraiment le choix. Tout serait déjà en place pour un second quinquennat : en 2022, les Français n’auront qu’à valider un choix que d’autres ont fait pour eux depuis longtemps.
Mais il y a bien pire. Tout se déchaînement de sondages et de commentaires autour du duel Macron le Pen marque un vertigineux effondrement de la culture politique française. La vie démocratique est comme dévorée par le spectacle annoncé de cet affrontement. Tout ce qui fait la richesse d’une démocratie, le débat d’idées, la réflexion sur l’avenir, le choix d’un projet de société, se trouve pulvérisé, écrasé par la bataille de titans. Cependant, il ne tient qu’aux Français de se mettre en conformité avec le refus qu’ils expriment à 80% et de dire « non » au funeste scénario qui leur est concocté. En auront-ils l’intelligence collective et la force de caractère ? Nous le saurons dans quelques mois.