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[Tribune] Les illusions perdues de Greta Thunberg

« Enfin Malherbe vint, et, le premier en France, Fit sentir dans les vers une juste cadence », écrivit Nicolas Boileau dans un poème célèbre rendant hommage au rôle immense de François de Malherbe pour épurer la langue française. « Enfin Greta adouba l’énergie nucléaire », serions-nous tentés de nous écrier pour saluer la jeune Greta Thunberg, égérie de l’écologie politique, qui a déclaré le 11 octobre à la télévision allemande qu’il serait sans doute préférable de prolonger les activités des centrales nucléaires plutôt que de rouvrir des centrales à charbon. Voilà le nucléaire civil sauvé ! Les autorités politiques nationales et européennes n’ont plus qu’à obtempérer. D’ailleurs la Suède l’a bien compris, qui a annoncé la construction de nouveaux réacteurs nucléaires quelques jours après ces déclarations.

Le propre du réel, est que, tout ou tard, il renverse l’idéologie.

Disons-le sans ambages : la façon dont les médias, le monde politique, en un mot l’Occident s’en laisse compter par une jeune fille – dirions-nous une gamine ? – inexpérimentée ne lui fait pas honneur. Et si de beaux esprits citeront avec emphase le rôle de l’enfant du conte d’Andersen qui ose seul dire que le « roi est nu », il faut plutôt voir dans les fureurs de Mademoiselle Thunberg une lointaine réminiscence de ces enfants destructeurs que le Moyen-Âge et la Renaissance ont connu, qu’il s’agisse des pastoureaux ravageant la France ou des séides de Savonarole brûlant les œuvres d’art dans la Florence du Quattrocento.

Le propre du réel, est que, tout ou tard, il renverse l’idéologie. Alors que le réel frappe à notre porte, beaucoup de certitudes tombent, et pas seulement celles de Mlle Thunberg. Trois exemples l’attestent.

Les écologistes ont entraîné le monde dans une transition si rapide qu’elle est pour partie ratée.

Le premier, tient donc à l’énergie. L’idéologie environnementale a causé des dégâts immenses et durables. Car au mépris des réalités, les écologistes ont entraîné le monde dans une transition si rapide qu’elle est pour partie ratée. Comprenons-nous bien : le développement d’alternatives aux énergies fossiles, une utilisation mesurée des ressources sont indispensables. L’UE a d’ailleurs plaidé en ce sens dès 2000. Mais tout est question de mesure, de cette mesure dont Nietzsche disait qu’elle est le plus sûr acquis de l’expérience, et dont les écologistes radicaux sont à l’évidence dénués… quel que soit leur âge.

Le second tient à la question de la défense. Durant des années, bercée de l’illusion des dividendes de la paix, se croyant si moderne que seule elle avait compris que le doux commerce allait mettre fin aux conflictualités, l’Europe a regardé avec suspicion les questions militaires. Il était temps d’en finir – si besoin en les privant de financement – avec ces entreprises que l’on condamnait tels les « marchands de canons » de l’entre-deux-guerres. Et puis la guerre en Ukraine survint. Et dans un mouvement de panique, après avoir stigmatisé les entreprises de défense, l’on – c’est-à-dire financiers, journalistes, politiques – s’est souvenu que, peut-être, il était nécessaire de savoir se défendre. Que l’industrie de défense c’était aussi non seulement des emplois, non seulement de l’innovation, mais bien plus encore la colonne vertébrale de cette réindustrialisation qui est devenue un nouveau mantra.

L’ampleur, la variété et l’accumulation des crises qui frappent l’Europe doivent surtout à une série d’erreurs continuées, inspirées par l’idéologie.

Le troisième concerne les cultures et en particulier la lutte contre déforestation. La protection de la forêt est une cause noble. Encore faut-il la défendre avec raison. Pendant des années, en son nom, ont été stigmatisées telle ou telle production accusée de détruire la forêt. Le cas le plus emblématique a été l’huile de palme, chargée de tous les maux. C’était oublier que l’immense majorité de l’huile importée en Europe – notamment d’Asie du Sud Est – répondait à des critères de soutenabilité draconiens.

C’était faire mine de ne pas comprendre que l’enjeu essentiel en matière de déforestation est la forêt amazonienne. Puis, récemment, les instances européennes, par l’entremise du Parlement européen, ont adopté une législation destinée à lutter contre la déforestation importée qui oblige les entreprises à garantir que les biens mis sur le marché ne sont pas issus de territoires ayant fait l’objet d’un déboisement avant le 31 décembre 2019, mettant l’accent là où le bât blesse vraiment : l’Amazonie. L’on pourrait aussi évoquer le recours aux huiles végétales pour ce qui concerne les biocarburants, dans un monde de pénurie d’essence. Une voie que l’UE semble pour l’instant écarter, pour des raisons idéologiques que les constructeurs, notamment allemands, ont raison de contester.

L’ampleur, la variété et l’accumulation des crises qui frappent l’Europe ne doit finalement peu au hasard. Elles doivent surtout à une série d’erreurs continuées, inspirées par l’idéologie. Il est temps d’en sortir et de remettre de l’analyse et de la raison dans les politiques publiques.

*Bruno Alomar est économiste. Dernier livre paru : « La réforme ou l’insignifiance: 10 ans pour sauver l’Union européenne » (Éditons de l’École de guerre).

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Author: Valeurs Actuelles