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[Tribune] Jean-Frédéric Poisson, Laurence Trochu et Bruno North : “Pour un retour de la paix en Europe”

Le 3 décembre dernier, Emmanuel Macron est sorti de son tropisme va-t-en guerre, en déclarant qu’il souhaitait fournir une « garantie, pour sa propre sécurité, à la Russie » quand elle reviendra autour de la table des négociations. Devant cette suggestion méritoire, mais tardive, on a reproché à Emmanuel Macron d’avoir évoqué l’idée d’une solution de paix durable. Il est vrai que, dans la mesure où les montants des aides accordées par les pays de l’Union européenne à l’Ukraine dépassent désormais l’aide apportée par les États-Unis, ce propos du Chef de l’État français ne brille pas par sa cohérence.

“Le principal objectif de la guerre consiste à gagner les conditions de la paix”

Pourtant, nous devrions être unanimement orientés vers cette solution de paix durable, car de tout temps, le principal objectif de la guerre consiste à gagner les conditions de la paix. D’abord parce que toute guerre est une tragédie dont les civils sont les premières victimes, physiques et morales… Physiques, depuis que les combats n’ont plus lieu sur des champs de bataille, mais dans les villes, au milieu des populations elles-mêmes. Et depuis que l’on sait, par le directeur d’Interpol, qu’une grande partie des armes livrées à l’Ukraine alimenteront (si ce n’est déjà fait) le marché noir en Afrique, en Europe de l’Est et dans nos banlieues où elles viendront nourrir la violence. Morales, parce que les civils sont utilisés, dans nos guerres modernes, comme outil pour servir la stratégie de guerre des Etats : désormais, il faut avoir le soutien des masses pour vaincre, ce qui implique une propagande devenue caricaturale et envahissante dans un camp comme dans l’autre. Le sabotage des gazoducs Nord Stream en mer Baltique, les tirs contre la centrale de Zaporijia, et les missiles ayant explosé en Pologne tuant deux personnes, ne sont que les tristes exemples de cette guerre de l’information, qui empêche de discerner la vérité et épaissit le brouillard de guerre. Dans le camp occidental, cette influence sur les esprits a pour but de convaincre les populations qu’il y a nécessité à continuer la lutte contre Moscou, à l’heure où notre économie est pourtant à genoux, où de nombreux réacteurs nucléaires français sont encore à l’arrêt et où la grogne sociale se répand dans tout le pays.

Il est préférable pour Washington que l’Union européenne, l’Ukraine et la Russie continuent à se diviser.

C’est aussi par pragmatisme que nos élites doivent rechercher une solution de sortie durable. En effet, cette guerre, que nos dirigeants soutiennent et alimentent depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, sert les intérêts exclusifs de pays extérieurs à l’Europe. Ceux-ci n’ont qu’une seule crainte : que l’Eurasie cesse de s’entredéchirer, que l’Europe cesse de s’aligner sur Washington. Cette peur de la paix eurasienne et de l’indépendance européenne, nous la devons notamment au célèbre politologue états-unien Zbigniew Brzeziński et à son Grand Échiquier. Dans cet ouvrage, il explique la stratégie que Washington devrait poursuivre en matière de géopolitique : tout faire pour empêcher que l’Europe se rassemble, éviter qu’elle opère un « grand réalignement » et se passe ainsi de l’alliance atlantique. Une telle situation sonnerait la fin du modèle hégémonique états-unien, considéré par nos contemporains américains comme le seul à même de garantir l’amélioration du monde et sa stabilité. Dans la disposition actuelle, il est préférable pour Washington, que l’Union européenne, l’Ukraine et la Russie continuent à se diviser ; que notre civilisation reste le butin partagé par des puissances extra-européennes afin qu’elles en tirent un maximum de profits : récupérations de parts de marché, assujettissement par un modèle idéologique ou culturel extérieur, pillage de ressources naturelles, rachat de fleurons de nos industries… Ces puissances n’ont aucun intérêt à ce que nous nous relevions culturellement, économiquement, militairement ou moralement. La division est leur arme de prédilection, et celle-ci s’opère grâce à la guerre et à la propagande qui l’accompagne. L’Histoire récente nous prouve qu’une Europe en guerre conduit perpétuellement nos nations à l’autodestruction et à la victoire de modèles idéologiques ou économiques délétères, ainsi que le montrent les conflits du XXème siècle.

Enfin, la résolution pacifique du conflit se heurte à l’aveuglement de nos politiques et à leurs arguments fallacieux. Il paraît que nous combattons Vladimir Poutine pour défendre les « valeurs européennes ». Mais si c’était le cas, la France ne choisirait-elle pas d’autres champs de bataille ? Notre silence et notre inaction face aux Arméniens du Haut-Karabakh chassés de leurs terres ancestrales à cause de leur religion par les troupes azéries, ne prouvent-ils pas que nous choisissons aussi nos engagements en fonction de critères économiques et idéologiques ? Si nous défendions réellement nos valeurs et nos principes, nous nous souviendrions que nos racines chrétiennes nous invitent à la concorde et à la justice, ainsi qu’au respect de la parole donnée. Et puisque nous arrivons de plain-pied dans la période de Noël, peut-être le moment est-il venu de pousser à nouveau nos dirigeants vers une véritable solution de paix durable qui garantirait enfin l’harmonie entre nos nations. C’est en tout cas le vœu que nous formulons pour l’Europe de demain.

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Author: Valeurs Actuelles