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Sectarisme des syndicats et absence de culture de manif’ : le Rassemblement national face au défi de la rue

Et soudain, Jean Lassalle. À l’applaudimètre, le berger le plus célèbre de France, accueilli en héros sur la place de la Nation par les manifestants du Collectif pour la survie de la boulangerie et de l’artisanat, reste l’indétrônable champion du peuple. « Lui, il nous comprend vraiment », abonde l’un des artisans qui, comme les centaines de ses confrères réunis ce lundi 23 janvier, peinent à faire face à l’explosion des prix de l’électricité.

Le cortège en oublierait presque la présence, à quelques mètres de là, d’une délégation d’élus du Rassemblement national, emmitouflés dans leurs manteaux d’hiver par ce temps de grand froid. Une femme s’approche de ce qu’elle croit être un camarade de lutte. « Bonjour, vous êtes boulanger ? » « Non madame, je suis député. » C’est Laurent Jacobelli, député de Moselle. Un habitué des plateaux télévisés.

A ses côtés, Sébastien Chenu, vice-président de l’Assemblée nationale, ne peut que reconnaître l’évidence : les manifs’ ne « font pas partie de la culture » du premier parti d’opposition du pays. La raison principale de leur présence à la marche ? Les doléances des artisans n’ont jamais trouvé d’échos favorables au Parlement, où la question énergétique a été expédiée par la majorité à coup de 49-3. Privés d’Assemblée, les députés se voient dans l’obligation d’entretenir la flamme de l’opposition sur le terrain… Sans jamais être pleinement convaincus des bienfaits de leur action.

Quand j’entends Philippe Martinez se prononcer pour la régularisation des travailleurs étrangers, je ne suis pas certain que la base soit particulièrement ravie.

Le RN n’a pas attendu sa folle percée législative pour bouder le combat de la rue, étrange écosystème politique dans lequel le parti n’a jamais trouvé son espace. En 2016, le “Front” est encore opposé au mariage homosexuel et à la loi Taubira mais, en coulisse, l’influent Florian Philippot pousse en finir avec un sujet qui compte autant pour les Français que la « culture du bonsaï ».

Marine Le Pen et ses proches refusent de s’afficher avec la Manif pour Tous, au grand désarroi de la frange conservatrice du parti, aujourd’hui rapatriée, pour la plupart, chez Reconquête !. La presse se délecte de ces fractures idéologiques exposées au grand jour. « Je ne me sens pas obligée de battre le pavé pour exprimer mes positions », se justifie alors la présidente du FN. Depuis, son parti se tient au maximum à distance des manifestations et de leurs caisses de résonances.

Et quand les élus marinistes souhaitent descendre dans la rue, ce sont les organisateurs des rassemblements contestataires qui bloquent manu militari toute initiative. Si la récente institutionnalisation du RN a ouvert grandes les portes des chefs d’entreprise et des cercles d’économistes aux pontes du mouvement, celles des syndicats leur demeurent éternellement closes.

« Nous n’avons pas les mêmes valeurs », martèle aujourd’hui le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez. Lui, comme son comparse de la CFDT Laurent Berger, exclut toute participation du Rassemblement national aux manifestations contre la dernière monture de la réforme des retraites défendue par le gouvernement Borne.

La CFDT décroche la palme de la surenchère, en interdisant l’adhésion au premier syndicat de France à tout travailleur ayant milité ou pris des positions publiques en faveur du Rassemblement national. Au nom, cette fois encore, de « l’incompatibilité des valeurs ». Curieuses valeurs… La convergence des luttes attendra. Qu’importe : cela fait longtemps que le RN a abandonné l’idée d’une entente un tant soit peu cordiale avec les organisations syndicales.

Du moins, avec leurs dirigeants. « Il y a une telle déconnexion entre la direction de la CGT et leurs syndiqués, s’exaspère Sébastien Chenu. Quand j’entends Philippe Martinez se prononcer pour la régularisation des travailleurs étrangers, je ne suis pas certain que la base soit particulièrement ravie. »

Sur les retraites, ce sera l’Assemblée ou rien

La mémoire sélective de l’indéboulonnable patron de la CGT — ou sa remarquable hypocrisie, c’est selon — interroge. En avril dernier, au premier tour de l’élection présidentielle, 22 % des sympathisants CGT et 31 % des sympathisants Force ouvrière (Harris Interactive) ont voté pour Marine Le Pen. Des scores certes loin de ceux obtenus par Jean-Luc Mélenchon et la machine insoumise (42 % chez la CGT), mais largement supérieurs à ceux récoltés par le reste des candidats de gauche (8 % pour le communiste Fabien Roussel, 4 % pour l’écologiste Yannick Jadot). Au RN, on préfère en rire. « Nous sommes des gens bien élevés : on ne débarque pas à une fête où l’on n’est pas invité », s’amuse le porte-parole du RN Gaëtan Dussausaye. Les bonnes manières avant tout.

Le parti sait ses options limitées. Organiser sa propre manifestation ? Personne en interne n’y songe sérieusement. Question de culture, une nouvelle fois. Le succès en demi-teinte de la marche organisée par La France insoumise, pourtant rodée à l’exercice, le week-end dernier dans la capitale (12 000 participants) devrait suffire à refroidir les ardeurs des marinistes les plus zélés.

Sur les retraites, ce sera donc l’Assemblée ou rien. Pari risqué au vu d’une situation politique qui favorise plus la vindicte populaire que le débat parlementaire. Face à son incapacité à pleinement convaincre des Républicains frileux et, dans le même temps, à contenir les voix dissonantes qui émanent de leur propre rang, la majorité présidentielle pourrait se résigner à user à nouveau de la force (constitutionnelle). De quoi priver les 88 députés RN de leur tribune préférentielle, tout en alimentant encore un peu plus une colère citoyenne qu’Emmanuel Macron continue de sous-estimer ?

Un potentiel boulevard pour une Nupes décidée à transformer la rue en troisième chambre parlementaire. « Ce n’est pas une compétition. Il ne faut pas opposer la rue et l’Assemblée, tempère un député RN. Tant mieux si les manifestations syndicales fonctionnent et font bouger les lignes, mais le combat passera forcément par une opposition parlementaire. »

Décidé à prendre le leadership de cette opposition dans l’Hémicycle, le groupe RN a déposé mardi en fin d’après-midi une motion référendaire, qui propose au Parlement de soumettre un projet de loi au référendum. Problème : la Nupes a dégainé sa propre motion quelques heures plus tôt. Le règlement de l’Assemblée nationale interdisant le dépôt de deux motions référendaires sur un même texte, c’est bien l’initiative soutenue par l’union de la gauche qui devrait être présentée au Palais Bourbon. Pas de pitié pour les opposants.

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Author: Valeurs Actuelles