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Royaume-Uni : la promesse non tenue des élites pro-Brexit sur l’immigration

« Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. » Cette antienne connue des politiciens retentit désagréablement aux oreilles des partisans d’antan du Brexit. Selon les estimations de l’Office national des statistiques britanniques (ONS), publiées le 24 novembre dernier, le Royaume-Uni a enregistré l’arrivée de plus d’un million de personnes entre juin 2021 et juin 2022, dont 704 000 sont issues de pays hors Union européenne. Du jamais-vu. Dans le détail, 39% sont arrivées avec un visa étudiant et 21% avec un visa de travail. Sans compter les 35 000 clandestins, pour moitié originaires d’Albanie ou d’Afghanistan, qui ont franchi illégalement la Manche au cours de la même période.

Alertée sur ces chiffres record, la ministre de l’Intérieur conservatrice, Suella Braverman, a reconnu que la situation était « hors de contrôle » : « Nous n’avons pas réussi à contrôler nos frontières. C’est pourquoi le Premier ministre Rishi Sunak et moi-même sommes absolument déterminés à régler ce problème. » Mais ce mauvais bilan n’est pas l’apanage des ministres en fonction ces derniers mois. Depuis le référendum sur le Brexit, organisé le 23 juin 2016, l’immigration en provenance de pays hors UE a progressé de plus de 130 % ! A l’époque, les Brexiters insistaient sur la nécessité de recouvrer la souveraineté en faisant cesser la primauté du droit de l’Union européenne. Ce qui, in fine, devait permettre de réduire drastiquement les flux migratoires à quelques dizaines de milliers de personnes.

Le recours massif à une immigration extra-européenne

Pour Ghislain Benhessa, avocat et docteur en droit, le Parti conservateur britannique peut difficilement se cacher derrière l’UE : « Il est incontestable que le Royaume-Uni a recouvré sa souveraineté en matière migratoire. La sortie de l’UE a définitivement cassé la libre-circulation des ressortissants de l’UE. Dorénavant, elle met dans la même situation un ressortissant européen et un ressortissant non-européen. » Autrement dit, le choix d’avoir massivement recours à l’immigration extra-européenne dépend entièrement de la volonté des gouvernants. Et à en croire les chiffres, « le Royaume-Uni a remplacé un appel d’air par un autre appel d’air ».

Aussi, le nombre de citoyens issus des pays de l’UE ne représente plus que 31,8% de l’immigration totale (contre environ 46% en 2014). Au regard de cette évolution, Ghislain Benhessa juge que « le libéralisme anglais reste constamment favorable au maintien de l’immigration en provenance des pays du Commonwealth », organisation composée principalement d’anciennes colonies britanniques. Au total, ce sont plus de 180 000 nouveaux étudiants indiens et nigérians qui ont intégré les écoles et universités britanniques en un an, soit près de 37% du total des visas étudiants accordés. En ce qui concerne les visas de travail, 46% ont été accordés aux Indiens, pour un nombre légèrement supérieur à 100 000. Les plus de deux milliards d’individus des 56 pays membres du Commonwealth représentent une source intarissable de main-d’œuvre aux yeux des élites britanniques.

La colère populaire gronde

Dès lors, les partisans du Brexit se sentent trahis. Le vernis de la confiance de l’opinion publique craquèle sous le poids des fausses promesses des pontes du Parti conservateur. « Les Brexiters n’ont pas trahi le peuple, mais le gouvernement l’a fait. Ce ne sont pas des Brexiters, ce sont des politiciens mondialistes », confie un électeur britannique, blasé. Dans une tribune publiée mi-novembre par The Telegraph, l’essayiste conservateur Douglas Murray s’est lui aussi immiscé dans le débat. « Les sondages montrent que les Brexiters en ont marre. Ils ont pensé que le Brexit permettrait de reprendre le contrôle des frontières », a-t-il tancé.

Un des sondages en question ? Celui de Public First pour The Telegraph, révélé il y a un mois, dans lequel 38% des électeurs conservateurs se disent prêts à soutenir un potentiel nouveau parti mené par Nigel Farage, l’un des principaux porte-parole pro-Brexit lors de la campagne sur le référendum. « Le parti conservateur a créé un énorme vide sur l’échiquier politique. Et si Nigel Farage n’en profite pas, alors quelqu’un devra le faire. Les Tories ne font jamais rien de bien à moins d’y être contraints », poursuit, de sa plume mordante, le célèbre essayiste.

Pourtant, depuis le début des années 2010, la dénonciation de l’immigration, en particulier celle en provenance de l’est de l’Europe, avait permis aux Tories de glaner des voix décisives dans le nord ouvrier et populaire de l’Angleterre, tandis que la gauche travailliste se détournait progressivement des classes moyennes au profit des jeunes cadres urbains et des immigrés. Cette “tectonique des plaques” des partis politiques avait trouvé son ultime expression lors du référendum sur le Brexit.

Mais les conservateurs ont gardé une vision économique de l’immigration. Il y a quelques jours, lors de la grand-messe annuelle de la Confédération de l’industrie britannique (CBI) – l’équivalent du Medef –, le nouveau Premier ministre Rishi Sunak a promis de réduire l’immigration globale, tout en assurant avoir l’intention de « créer sans réserve l’un des régimes de visa les plus attractifs au monde pour les entrepreneurs et les personnes hautement qualifiées ». En allégeant continuellement les conditions d’obtention d’un visa étudiant ou de travail, « les élites britanniques ont délégué des pans entiers de leur politique migratoire aux employeurs », souligne un cadre de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID). A l’évidence, les graves pénuries de personnels de santé, d’ouvriers, de chauffeurs routiers ou de travailleurs agricoles laissent perplexe sur la stratégie adoptée.

La CEDH met des bâtons dans les roues du Royaume-Uni

Les Tories l’ont bien compris : s’ils ne changent pas de cap, les prochaines élections risquent d’être l’occasion rêvée pour la gauche de reprendre le pouvoir, perdu en 2010. Ces derniers mois, à défaut de réduire l’immigration légale, le Parti conservateur a tenté de faire face aux flux migratoires illégaux. C’est pourquoi le 13 avril dernier, le gouvernement a signé un mémorandum de compréhension avec le Rwanda selon lequel ce pays, contre un premier versement de 140 millions de livres, accueillerait des migrants arrivant en Angleterre par « des moyens illégaux, dangereux ou non nécessaires ». Le premier vol à destination du Rwanda était prévu le 14 juin. Mais la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) a exigé, après avoir été saisie par des associations, que l’expulsion soit suspendue jusqu’à ce que la Haute cour d’Angleterre détermine si le Rwanda est sûr ou non, au motif qu’il n’existe aucun mécanisme juridique qui garantit le retour du migrant.

A l’heure actuelle, la Cour écoute divers témoignages – y compris celui du Haut-commissaire des Nations unies aux réfugiés – avant de délibérer sur la question de la sûreté du Rwanda. Il est probable que son verdict sur ce pays soit négatif. Ce qui fait dire à Ghislain Benhessa que « le Royaume-Uni n’est pas sorti de la primauté du droit européen dans son ensemble », même si cela ne doit pas servir à « faire peser sur l’UE l’incurie des gouvernements dans la lutte contre l’immigration ».

Cette immigration incontrôlée depuis des années a des conséquences démographiques. Selon un recensement de l’ONS révélé le 29 novembre, la part des “blancs” en Angleterre et au pays de Galles est en forte baisse depuis vingt ans. Le groupe des « Anglais, Gallois, Ecossais, Nord-Irlandais ou Britanniques » ne constitue plus que 74,4% de la population, contre 80,5% en 2011 et 87,5% en 2001. A contrario, la population d’origine asiatique représente désormais 9,3% de la population, contre 7,5% en 2011. Dans des villes comme Londres ou Birmingham, les “blancs” sont même minoritaires.

L’autre partie du recensement, qui concerne la religion, est tout aussi instructif. La proportion de la population qui se décrit comme chrétienne (a priori, fortement anglicane, mais l’office n’en dit pas plus) constitue désormais moins de la moitié du pays, chutant à 46,2%, alors qu’elle était encore de 59,3% en 2011 et même de 71,7% en 2001. Le second groupe est celui qui se définit comme sans religion, atteignant 37,2% de la population (25,2% il y a dix ans). Derrière, les musulmans sont désormais 3,9 millions, contre 2,7 millions en 2011, soit une hausse de 44,4%. Ils constituent 6,5% de l’ensemble de la population, une proportion qui pourrait rapidement progresser. Le porte-parole du Premier ministre Rishi Sunak – lui-même de religion hindoue et d’origine indienne, a salué l’évolution du peuple britannique : « Évidemment, le Royaume-Uni est un pays divers, c’est quelque chose qui doit être bienvenu (…) cela inclut la diversité de religion. »

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Author: Valeurs Actuelles