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Rachida Dati, Paris à tout prix

Il paraît que c’est une flingueuse. Qu’elle dézingue tout ce qui bouge. Qu’il ne faut pas trop la chercher. Brice Hortefeux, Nathalie Kosciusko-Morizet et Patrick Stéfanini (tableau de chasse non exhaustif) ont payé pour voir. Se fâcher avec elle est fortement déconseillé pour la santé. Elle intimide autant qu’elle amuse, façon « tata flingueuse ». Avec son rire signature, ses fulgurances parfois désarmantes, la maire du VIIème arrondissement est la meilleure cliente des matinales et des soirées électorales.

Voilà pour la façade et les poncifs. Ce vernis qui lui tient lieu de protection. Oublie-t-on la violence, rare, presque inédite, dont elle a fait l’objet, lors de son passage Place Vendôme ? Tout juste nommée ministre de la Justice, en 2007, elle suscite railleries et propos déplacés. Les élites parisiennes sont intriguées par son profil « atypique », comme on dit pudiquement dans les journaux. Il est certain qu’elle tranche avec les notables qui vont et viennent d’habitude. Son apparence, ses origines, sa destinée… La presse en fait des tartines. Rachida Dati est devenue une figure de l’époque, un personnage politique autant que de roman.

Un personnage de roman

Au ministère, elle va surtout tenter des choses. « Bousculer le pot de fleurs », comme disait le Général. Peines planchers, tolérance zéro, réforme de la carte judiciaire… Pour la première fois depuis longtemps, un ministre de la Justice tient tête à ces syndicats qui n’ont pas encore inventé le fameux « mur des cons ». Ceux-là, presque toujours orientés à gauche, entendent souvent cogérer le ministère ; voire en imposer directement la doctrine. Les costumes gris s’imaginent qu’elle ne durera pas longtemps, façon « fleur de printemps » de la politique. Raté.

Qui se souvient de ce bon bilan – dont l’essentiel sera détricoté lors du quinquennat Hollande ? Demeurent plutôt les images sur papier glacé. « Rachida Dati sublime en robe Dior ». « Rachida rayonnante en Chanel ». Oui, parfois, on l’appelle par son prénom, comme pour Ségolène ou pour Marine. C’est un signe : elle fait partie des rares politiques que la France entière connaît. Celle qui feuillette Closer dans les salons de coiffure comme celle qui lit Le Figaro Magazine. Même La France Insoumise l’invite à son université d’été dans la Drôme, pour déceler un peu de son mystère. Les militants lui offrent des applaudissements nourris. C’est vrai qu’elle tutoie Mélenchon depuis leurs années communes (et pas forcément mémorables) dans les allées du Parlement de Strasbourg.

Côté Septième

En 2009, Nicolas Sarkozy l’envoyait en effet aux Européennes. Pas tellement une promotion, même si elle appréciera beaucoup de faire campagne en duo avec Michel Barnier. Il paraît que les contraires s’attirent ! Jouer sur les contrastes est d’ailleurs une méthode sarkozyste efficace. Pour éviter le ton sur ton, le président misait déjà sur son ancienne conseillère en 2008, pour le VIIème arrondissement de Paris.

Elle est toujours maire de cet arrondissement à la tradition bourgeoise et même nobiliaire. Du « quartier de la rue de Bellechasse » dépeint par Montherlant à l’esplanade des Invalides, elle s’active, écrit au préfet, multiplie les courriels, se soucie de l’état du patrimoine religieux… Et organise quantité de rencontres avec les habitants, de la Chandeleur à la Saint-Valentin.

Des cages d’escalier de Ménilmontant aux salons de l’Interallié

En 2020, après deux mandats d’élue locale, Rachida Dati est candidate de la droite pour Paris. Après Philippe Séguin, Françoise de Panafieu et NKM, la droite parisienne cherche son nouveau perdant magnifique. Il s’agit de sauver les meubles – c’est-à-dire les quelques arrondissements qui restent dans le giron de LR. Rachida Dati est seule en lice. Il faut dire que personne ne veut s’y coller. C’est donc son tour. « Pourquoi pas », se dit une partie de la droite locale, sans vraiment y croire.

Assez vite, sa candidature intéresse, bouscule l’habitude et finit par inquiéter l’équipe sortante. Rachida Dati s’affiche partout : de la Chapelle au Trocadéro, de la Concorde à la Villette, de Saint-Germain à la Place d’Italie. On l’attend dans les recoins les plus bourgeois, elle surprend en visitant les locataires d’un parc social en décrépitude. « Les habitants du XVIIIème veulent circuler et être en sécurité. Les habitants du VIIème, pareil » déclare-t-elle pour unir une ville fracturée sociologiquement. Pas besoin de tricher. Des cages d’escalier de Ménilmontant aux salons de l’Interallié, dans un monde comme dans l’autre, elle est parfaitement à l’aise.

Sa campagne se joue sur deux priorités : la propreté et la sécurité. Dans l’équipe sortante, chez Hidalgo, on raille des thèmes un peu simplistes qui font « bas de plafond » face aux ambitions démesurées de la socialiste. Que voulez-vous, Anne Hidalgo rêve grand ! Entre les JO, son rôle international et son combat pour le climat, difficile de trouver un moment pour les Parisiens… Sans oublier sa candidature présidentielle qu’elle prépare alors en secret. Si Anne Hidalgo est la Maire de Paris, Rachida Dati rêve de devenir le Maire des Parisiens. Mais l’épidémie viendra étouffer la prometteuse campagne.

Dans le chaudron du Conseil de Paris

L’Hôtel-de-Ville de Paris est un drôle d’endroit au sein duquel est installé un drôle de lieu : le Conseil de Paris. La salle, assez belle, se veut une réplique néogothique de l’hémicycle du Palais Bourbon. Une passion de la ressemblance qui s’illustre désormais jusqu’au comportement des élus. Jadis assez solennelles, pour ne pas dire plombantes, les séances du Conseil de Paris sont devenues plus qu’animées, tumultueuses ! De l’argument imparable à la punchline la plus grotesque, la démocratie à Paris est un mélange doux-amer de débats et de théâtralité. Tout est important au Conseil de Paris, du nom d’une place à la hauteur des haies en passant bien entendu par l’état des rues…

Anne Hidalgo et Rachida Dati sont évidemment les figures centrales de l’assemblée. La maire est en surplomb, elle préside, confortablement installée face aux élus, devant une myriade de drapeaux. En fausse ingénue, effarouchée parfois pour un rien, Anne Hidalgo jure ne penser qu’à la défense de la « démocratie » et à la « sérénité des débats ». Adepte de la coupure intempestive du micro, elle aime à interrompre ses adversaires lors de leurs communications, pour les déstabiliser un tantinet.

Ce petit jeu, toutefois, semble de moins en moins la divertir. Souvent absente lors des travaux de l’assemblée, elle se fait désormais régulièrement suppléer par un adjoint ravi de devenir, le temps d’un après-midi, maire à la place du maire. Non-contente de son absentéisme déjà impressionnant, Anne Hidalgo a fermé l’hémicycle en février, contrairement à l’usage. Une séance en moins pour la démocratie locale.

La droite parisienne de nouveau unie

Rachida Dati, de son côté, en redemande. Avec la niaque qu’on lui connaît, elle semble préparer chaque séance avec aplomb… Et ne manque jamais une occasion de rappeler le score de la socialiste à la présidentielle : « 1,7 % » ! Les 55 membres de son groupe, « Changer Paris », forment autour de leur présidente un bloc homogène. Une différence certaine avec la majorité socialo-écolo-communisto-hamoniste qui leur tient tête.

Pour sa part, Rachida Dati a su unifier son camp, ce n’est pas rien. Depuis le départ de Jacques Chirac, la droite parisienne était tombée malade de ses divisions, sclérosée par ses jalousies et ses bassesses. En rassemblant les barons, en renouvelant les rangs, elle s’est imposée comme la cheffe de l’opposition municipale. Et même déjà un peu au-delà… Assez bien vue chez les agents municipaux, elle jouit d’une popularité sans comparaison chez les huissiers de l’Hôtel-de-Ville. Politique à l’ancienne, presque chiraquienne, Rachida Dati parle avec tout le monde, quitte à se mettre en retard !

La stratégie de l’élue consiste à faire jouer la droite non seulement en défense, mais aussi en attaque. Un pari réussi, puisqu’à tout le moins, une victoire de la droite à Paris ne semble plus si incongrue. Les réunions sont décrispées, l’ambiance plus ouverte au débat. Rachida Dati, capable parfois d’invectives, se fait plus conciliante. Les séances sont garanties sans tabous. Bref, pour utiliser une métaphore sportive, « le groupe vit bien », selon l’avis de divers participants. De là à parler de « datisme », il n’y a qu’un pas que certains franchissent aisément !

Comment elle se prépare pour 2026

Madrid ou Berlin, après certaines expériences « progressistes », se sont lassées de la gauche. Paris suivra peut-être. Si l’idée d’avoir à Paris un maire de droite semblait ces dernières années aussi improbable qu’un édile communiste à Nice, les choses changent. Il y a évidemment la décrépitude du bilan Hidalgo, la lassitude d’une majorité essorée après vingt ans de pouvoir. Le premier adjoint Emmanuel Grégoire, déjà quasiment adoubé comme dauphin d’Anne Hidalgo, est bien moins identifié que Rachida Dati… Cela ne l’empêche pas de poser pour Le Monde, en juillet 2020, dans un fauteuil aux airs de trône. Et de lancer, presque déjà installé : « Devenir maire de Paris, oui, j’en ai envie ».

Il y a aussi l’arithmétique électorale. Avec son mode de scrutin très florentin, la municipale parisienne est un véritable casse-tête où il paraît indispensable de nouer des alliances pour l’emporter. On l’a peu remarqué, mais dans l’étrange campagne pour le second tour des municipales en 2020, la tentation d’une alliance entre LR et LREM s’est fait jour. Mais la désastreuse campagne macroniste, perdue entre les errements de Benjamin Griveaux et la campagne kamikaze d’Agnès Buzyn empêcha toute concrétisation. La prochaine fois, le sort pourrait être différent.

Alors il y a une petite ambiguïté. Si Rachida Dati reste clairement chez Les Républicains (elle est même présidente du Conseil national du parti) la maire du VIIème entretient de bonnes relations avec Brigitte Macron. Avec son époux, elle tient davantage la distance : « Il est président de la République. C’est pas mon pote » déclare-t-elle au micro de Quotidien.

Les alliances et le programme

Reste à savoir qui sera le candidat macroniste. Clément Beaune, le ministre des Transports ? Dans une interview à Closer (eh oui) on lui demande de choisir : entre Hidalgo et Dati, avec laquelle préférerait-il partir en vacances ? « Je suis très ouvert, moi ! […] mais sans doute que je rigolerais plus avec Rachida Dati ». Il y a aussi Olivia Grégoire, aujourd’hui ministre, mais qui fut députée d’une partie du VIIème arrondissement. Les deux femmes, plutôt du genre à parler franchement, s’apprécient. Enfin, peut-être surtout, il y a Gabriel Attal. Au soir des législatives, lors d’une algarade de plateau dont elle a le secret, « un moment de télé » va surprendre. Tout en se disputant avec le ministre, voilà qu’elle lui attrape le bras et puis la main, dans un geste presque affectueux, voire maternel. Gabriel Attal a beau jeu d’en rire, un brin gêné devant tant de culot. De part et d’autre, on se refuse à insulter l’avenir.

Pour gagner la prochaine fois, Rachida Dati veut surtout renforcer son programme. Exemple est fait de l’écologie. A l’automne dernier, Rachida Dati organisait avec son groupe un séminaire autour de l’expert  climatique Jean-Marc Jancovici, chargé de former les élus sur le sujet. Dans le même temps, l’ancienne députée et maire du XVIIème arrondissement, Brigitte Kuster, travaille les dossiers culturels. Nelly Garnier, directrice de l’observatoire des crises nouvelles chez Havas, conseillère de Paris et ex-directrice de campagne de Rachida Dati, réfléchit de son côté à la ville de demain. Autant d’occasions de séduire des bobos déçus par les mandats Hidalgo. Il faudra en effet vaincre certaines de leurs prétentions idéologiques pour les convaincre de voter à droite !

Une battante qui marche à l’instinct

Autour d’elle, au premier rang du Conseil de Paris, Rachida Dati peut compter sur deux plus fidèles acolytes. A sa gauche, il y a la sénatrice Catherine Dumas, la voix de la sagesse. De l’autre côté, il y a David Alphand, vice-président délégué du groupe. Cet élu du XVIème arrondissement, très bon connaisseur des affaires financières de la Ville, passe au peigne fin les comptes d’une cité à la dérive. Efficace, il fustige la hausse de la taxe foncière (+ 52 %). Plus récemment, il pointe le « retoquage » par la justice d’une subvention de la Mairie de Paris à destination de l’ONG SOS Méditerranée (100 000 euros).

Rachida Dati, il la croise pour la première fois en 2007, Porte de Versailles, dans les coulisses du grand meeting de Nicolas Sarkozy. Elle est alors la conseillère du candidat et s’active dans l’ombre. Les Français ne la découvriront que dans quelques mois, lorsqu’elle entrera au gouvernement. David Alphand, qui la connaît désormais fort bien, au point d’être considéré comme son fidèle second, la décrit comme une femme « qui fonctionne à l’instinct et à l’intuition ». Il appuie sur son charisme : « Quand Rachida Dati entre dans une pièce, ça se voit et ça se sait ».

Make Paris Great Again ?

Celle qu’on décrivait autrefois comme « cassante », « raide » voire « intrigante » a su changer d’image. Sans doute son caractère est-il devenu plus souple avec le temps. Mais pour être maire, il faut davantage qu’une image positive, il faut entrer en concordance avec sa ville, presque l’incarner, refléter sa sociologie.

Seulement, cela fait bien longtemps que « le petit peuple de Paris » a déserté. Le départ continu des familles, qui fuient une ville chère et invivable, est un crève-cœur pour la ville autant qu’un manque à gagner électoral pour la droite.

David Alphand nous confie ce qui est la matrice du projet de Rachida Dati. « Il y a encore quelques années, lorsque vous disiez que vous étiez Parisien, on vous répondait que vous aviez de la chance. Les yeux de votre interlocuteur s’illuminaient. Aujourd’hui, c’est l’exact inverse ».  Finalement, avec un brin d’ironie, nous pourrions souffler à Rachida Dati ce slogan pour 2026 : « Make Paris Great Again ».

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Author: Valeurs Actuelles