Valeurs Actuelles relais de brèves

Quand l’écologie assume l’action directe

« Chacun trouve ses moyens d’action », lance, décontenancé, Yannick Jadot à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, le 29 octobre dernier. L’entretien de l’ancien candidat d’Europe Écologie-Les Verts à l’élection présidentielle est alors interrompu par d’obscurs militants cagoulés, qui se revendiquent « du collectif d’ultragauche », venus manifester contre les bassines de rétention d’eau. Lorsque le député européen s’adresse à une militante avec un « mademoiselle », le ton monte. Lui aussi a pourtant fait ses gammes dans l’activisme, jusqu’à être condamné pour avoir pénétré dans une base de sous-marins, avec Greenpeace. Désormais, l’élu comme l’ONG sont débordés par leurs ultras.

« La maison brûle et nous regardons ailleurs », avait déclaré Jacques Chirac, en 2002, au 4e sommet de la Terre. Un avertissement pris au sérieux par les militants écologistes de la nouvelle génération face à l’urgence climatique. Vingt ans plus tard, déçus par l’inaction des politiques, certains ont décidé d’agir coûte que coûte en s’attaquant aux grandes entreprises, à l’État, à la démocratie. Des actions de plus en plus violentes qui relèveraient de la « désobéissance civique », relativisent des responsables de gauche et d’extrême gauche avec complaisance.

« On a besoin de retrouver une écologie de combat », exhorte la députée Sandrine Rousseau sur les réseaux sociaux. « Je milite pour une écologie radicale », renchérit son collègue Aymeric Caron. Une stratégie partagée par la secrétaire nationale d’Europe Écologie-Les Verts, Marine Tondelier, qui appelle à en finir carrément avec les milliardaires. « Même Corinne Lepage ou François Hollande ont reconnu que ce front radical est en train de se dessiner », expliquent Anthony Cortes et Sébastien Leurquin, auteurs du livre l’Affrontement qui vient, de l’éco-résistance à l’éco-terrorisme ? (Éditions du Rocher).

Cette colère monte notamment parmi la jeune génération biberonnée à l’urgence climatique, ces millennials “éco-anxieux” qui voient dans l’engagement un remède à ce nouveau mal-être. Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, en 2017, « il y a un sentiment de colère, d’impatience et d’urgence », constatent les deux journalistes d’investigation. Pour en finir avec les organisations obsolètes, les jeunes militants préfèrent des moyens plus rapides et efficaces, quitte à sortir du cadre légal.

Plutôt que de s’engager sur le long terme en politique, à la recherche d’une majorité électorale, des militants écologistes se constituent aujourd’hui en minorité agissante. Terminés les discussions autour des partis politiques, le lobbying de Greenpeace, les manifestations sans fin pour le climat : la stratégie est désormais assumée d’aller vers des actions plus directes. « Le temps d’être gentil est révolu », revendiquent certains activistes. De fait, de plus en plus de limites sont franchies.

L’apparition d’Extinction Rebellion en France, en 2018, a lancé la course à la radicalité. L’action coup de poing a pris le pas sur les campagnes de sensibilisation, les sabotages sur l’action médiatique. Les cagoules ont remplacé les pancartes et les allumettes craquent davantage que les fumigènes. Les pouvoirs publics peinent à estimer précisément le nombre d’actes de sabotage perpétrés en France ces dernières années. Toutefois, une nouvelle mode est apparue en 2022, à Toulouse.

Les bornes de recharge de véhicules électriques deviennent des cibles privilégiées des pyromanes. Une vingtaine sont déjà parties en fumée en un an, selon les services de police. Des actions clandestines revendiquées sur des sites d’ultragauche, où un manuel de sabotage est disponible pour les visiteurs, au nom de la défense des « pauvres » ne pouvant rouler à l’électrique, contre la zone à faibles émissions (ZFE), instaurée en janvier 2023 et l’énergie nucléaire.

Un combat tout feu tout flamme

Des revendications qui se traduisent par une diversité de cibles. En novembre dernier, une concession automobile de la Ville rose est prise pour cible par un commando. Trois SUV électriques partent en fumée pour un préjudice estimé à plus de 120 000 euros. À quelques mètres du garage, un tag “GJ vs ZFE” signe le méfait, au nom des “gilets jaunes”. « On peut penser à un acte sous faux drapeau, ou à une récupération », estime un enquêteur, qui souligne que d’autres actions ont été menées par des groupuscules ultras, sous l’égide des “gilets jaunes”, dans la région et ailleurs en France.

À quelques kilomètres du Capitole, le projet autoroutier de l’A69, devant relier Toulouse à Castres, est un nouveau point de crispation. Les activistes d’Extinction Rebellion se retrouvent en première ligne pour s’enchaîner aux arbres promis à l’abattage, saccager les locaux du concessionnaire NGE ou incendier des engins de chantier. Le groupe Pierre Fabre, implanté dans le Tarn et premier soutien du projet, est aussi harcelé. Son site de Lavaur a été envahi par des dizaines de militants en février.

Les différents lieux portant le nom du laboratoire pharmaceutique sont désormais systématiquement surveillés par les policiers castrais. Les mairies de Soual et Puylaurens ont été vandalisées par des tags visant leurs édiles : “Hormière [le nom du maire de Puylaurens, NDLR], commune sacrifiée, fini la tranquillité”, sonne comme un avertissement, presque une menace. Un quadragénaire a été interpellé par la gendarmerie. Les autorités craignent de nouvelles actions visant à freiner le chantier, dont l’installation d’une zone à défendre (Zad).

Depuis le blocus, en 2012, par des “zadistes” du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, en Loire-Atlantique, les environnementalistes rivalisent de violence avec l’ultragauche. Si, historiquement, la mouvance écologiste s’est toujours contrainte au pacifisme, « la philosophie de l’ultragauche s’impose de plus en plus en son sein », note Anthony Cortes. Au-delà de la porosité naturelle avec l’écologie radicale, sur fond de lutte anticapitaliste, l’ultra gauche s’est aussi investie de manière opportuniste dans le combat climatique. « L’écologie, c’est la grande cause du moment, le social est moins à la mode », note un spécialiste de la surveillance des mouvements extrémistes.

Cette mouvance en voie de radicalisation noue des contacts avec ses voisins occidentaux, déjà rompus aux actions violentes. Après une tournée européenne, le mouvement lié à la lutte contre les bassines Les Soulèvements de la Terre s’est rapproché de l’ultragauche italienne, spécialisée dans l’utilisation d’engins incendiaires, et allemande, qui a incendié des câbles électriques alimentant le chantier de construction d’une usine Tesla, près de Berlin, en 2021. Un acte qualifié d’ « attentat » par l’agence européenne Europol.

Ce rapprochement entre activistes des deux côtés du Rhin inquiète les services de renseignements français. Dans son rapport de 2022 sur la situation terroriste dans l’Union, Europol rappelle les cibles privilégiées « des attentats terroristes de gauche et anarchistes et des incidents extrémistes », dont les actions environnementalistes sont décomptées : les infrastructures critiques, telles que les antennes 5G et les tours de téléphonie mobile, les chantiers et entreprises impliquées dans la technologie, le logement et l’immobilier, l’énergie, la construction, l’automobile et la logistique.

La sphère « environnementaliste », comme la qualifie le ministère de l’Intérieur français, est sous étroite surveillance, même si l’identification des meneurs radicaux reste difficile. « Avec les “gilets jaunes”, de toutes petites cellules apparaissent et les collectifs se font et se défont au fil des actions », analyse un policier. Les enquêtes patinent. « C’est du travail de pro », relève un investigateur. Aucune trace, aucune image, aucun indice n’est laissé autour des bornes de recharge des véhicules électriques incendiées. Aucune interpellation pour l’heure n’a eu lieu dans ces dossiers toulousains. Seuls quelques éléments orientent les enquêteurs sur la piste des environnementalistes.

Les réseaux sont pourtant structurés, loin de l’horizontalité revendiquée par l’ultragauche. Il n’y a pas de dirigeants officiels, mais « les plus charismatiques décident des grandes orientations », souligne Sébastien Leurquin. « À l’image des manifestations à Sainte-Soline où tout était organisé », écrivent les auteurs de l’Effondrement qui vient. Des passerelles existent ainsi entre Les Soulèvements de la Terre, impliqué dans la lutte contre les bassines et menacé de dissolution par le gouvernement, et des collectifs radicaux non violents, comme Youth for Climate, ANV-Cop21 ou Dernière Rénovation, particulièrement à titre individuel. Les militants se retrouvent alors ensemble dans des actions locales, jugées plus concrètes que les grandes manifestations nationales.

Vers un nouveau terrorisme ?

Lorsque Gérald Darmanin évoque « l’écoterrorisme » au lendemain des manifestations de Sainte-Soline, où 61 gendarmes ont été blessés, les Verts dénoncent une « disqualification » des militants écologistes. « Le terrorisme, ce n’est pas que des attentats », répond Laurent Nuñez, préfet de police de Paris, ancien secrétaire d’État auprès du ministère de l’Intérieur et ancien coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme. Qu’en est-il vraiment ? « L’écoterrorisme n’est actuellement pas une réalité en France », tranche Anthony Cortes, même si 2 000 personnes sont fichées S pour leur implication dans la mouvance écologiste, avance-t-il dans son livre.

Le Parquet national antiterroriste ne s’est encore jamais saisi d’aucun dossier environnementaliste. « Dans les faits, nous n’avons pas de groupe armé, il s’agit simplement d’individualités », commente un policier spécialisé. Des activistes de plus en plus séduits par la pensée du Suédois Andreas Malm, maître de conférences en écologie humaine et militant pour le climat, qui théorise la nécessité de créer « un flanc radical » pour pousser le pouvoir à céder aux revendications des plus modérés.

Aujourd’hui, la menace plane autour de l’événement majeur du second quinquennat d’Emmanuel Macron : les jeux Olympiques. Du 26 juillet au 11 août 2024, les projecteurs du monde entier seront braqués sur Paris. « Tous les ingrédients sont réunis pour qu’une action d’envergure ait lieu », prévient un ancien haut responsable de la DGSI. Les services de renseignements jugent la menace « très probable » et ce, dès la Coupe du monde de rugby, du 8 septembre au 28 octobre prochain. Le sport est devenu une vitrine du combat écologique. Des militants ont déjà perturbé le Tour de France, un match de rugby du Stade toulousain, le “classico” PSG-OM, le tournoi de Roland- Garros…

Plusieurs scénarios sont évoqués en haut lieu. « Ils n’ont pas d’autre choix que de s’y préparer pour les anticiper », commente l’ancien policier du Raid Bruno Pomart. Toute action viendrait entacher l’image de la capitale et de la France. La cérémonie d’ouverture sur les quais de Seine présente de gros risques. Un simple colorant rouge déversé en amont du fleuve viendrait gâcher la fête. Plus sérieux, le sabotage du réseau de fibre optique autour de Paris empêcherait la retransmission en direct. « On se retrouve en grande vulnérabilité », analyse un expert du renseignement, pour qui le milieu environnementaliste « se rapproche de plus en plus d’Action directe », le groupuscule terroriste armé d’extrême gauche, réputé pour ses attentats meurtriers dans les années 1970. Le ciel sera aussi sous étroite surveillance afin d’éviter toute intrusion d’ULM, de parachutiste ou de drone militant, « voire terroriste ».

En attendant l’événement planétaire, les écologistes français ont d’autres projets en tête. La question de l’eau sera majeure en 2023, après l’appel du président de la République à « un plan de sobriété » au Salon de l’agriculture. Deux manifestations sont annoncées sur les bassines des Deux-Sèvres, le 25 mars, avec la crainte du franchissement d’une nouvelle étape. « L’État doit désamorcer en amont, il ne peut pas se permettre de jouer la dureté, au risque de pousser certains à flirter avec l’ultraviolence », avertit Sébastien Leurquin. Si le respect de la vie humaine reste pour le moment une ligne rouge du combat écologiste, la préoccupation est de voir de petits groupes écologistes se radicaliser davantage. « La France n’est pas à l’abri d’un terrorisme d’un nouveau genre », alerte un cadre du renseignement. Le pire scénario redouté : un noyau non détecté qui décide de s’en prendre directement à des élus ou à des dirigeants d’entreprises « écocidaires ».

Lire la suite sur Valeurs Actuelles ...

Author: Valeurs Actuelles