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Montpellier : tensions communautaires entre Gitans et maghrébins

« Ce n’étaient pas des débordements, c’était la guerre ». Fernand Maraval, dit Yaka, porte-parole de la communauté gitane à Montpellier, est encore choqué par l’expédition punitive qui s’est déroulé, ce jeudi 15 décembre au soir. Entre le quartier de la Paillade et du Petit-Bard, plus de 200 jeunes armés ont pris d’assaut un immeuble où vivent des familles gitanes. Cette démonstration de force est une réaction  à l’accident survenu la veille. Un véhicule a renversé un groupe de jeunes « supporters du Maroc », après la qualification de la France en finale de la Coupe du monde.

La scène a fait le tour des réseaux sociaux. On y voit une Citroën C4 blanche, à l’arrêt dans une file de voitures, arborer un drapeau français sur la vitre arrière gauche. Une vingtaine de jeunes du quartier se dirige vers le véhicule et arrache l’étendard tricolore. Cerné, pris de panique, le conducteur tente un demi-tour en catastrophe. Il fauche deux personnes, sur l’avenue de Barcelone. Le petit Aymen, 13 ans, décède quelques heures plus tard à l’hôpital, des suites d’une hémorragie interne massive

Le véhicule est rapidement retrouvé. Identifié par les services de police, le conducteur est pour l’heure toujours recherché par les policiers de la sûreté départementale de l’Hérault. « Il a peur pour sa vie », devine Fernand Maraval, auprès de Valeurs actuelles. Il dit ne pas connaître ce jeune d’une vingtaine d’années, qui ne ferait d’ailleurs pas partie des gitans. « Son père est d’origine maghrébine et seule une branche de sa maman est gitane », précise le porte-parole de la communauté. « Ce petit n’a pas vu le danger, nous on savait que ça allait être tendu, nous ne sommes pas descendus avec les drapeaux ce soir-là », explique-t-il, sûr de « l’instinct de vie » des gitans.

Il s’est fait lyncher, il a la mâchoire fracturée et on a pillé son appartement.

Pourtant pris dans l’euphorie de la victoire des Bleus, le jeune homme n’aurait pas agi par provocation. « Il a paniqué en voyant le groupe, il doit être traumatisé aujourd’hui ! », s’inquiète Yaka. Une enquête pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner » a été ouverte par le procureur de la République de Montpellier. Dans un premier temps, un jeune homme de 22 ans été placé en garde à vue le lendemain, vendredi 16 décembre.

Hospitalisé après avoir été lynché par une vingtaine d’individus, mercredi soir, il était soupçonné d’être le passager de la voiture. « Ils se trompent, il n’y est pour rien », assure Yaka Maraval, dénonçant une triple peine : « Il s’est fait lyncher, il a la mâchoire fracturée et on a pillé son appartement ». Durant l’expédition punitive du 15 décembre au soir, la mise à sac de son appartement par des pailladins a été diffusé sur les réseaux sociaux. La famille avait tout juste eu le temps de fuir. Le jeune homme a été remis en liberté « sans qu’aucune charge ne soit retenue à son encontre en l’état », a précisé de son côté le procureur.

Une tension « régulière » entre gitans et maghrébins

En juillet 2019, un autre accident avait déjà réveillé quelques tensions entre « gitans » et « maghrébins ». Au soir de la victoire de l’Algérie en Coupe d’Afrique des nations de football, un individu de 21 ans avait fauché une famille devant le stade de la Mosson. La célébration de la victoire a tourné au drame. La mère de famille de 43 ans, enceinte, est décédée, son bébé gravement blessé. « On ne s’en est pas pris pour autant à tous les arabes », se souvient Fernand Maraval qui avait déjà tenté d’apaiser la situation. « On était en colère contre la personne, mais pas haineux envers leur communauté », insiste-t-il.

Trois ans plus tard, la situation est explosive à La Paillade. « Ils pensent qu’on le cache, mais on fait tout pour que la personne se constitue prisonnier », rétablie Yaka qui exprime sa confiance en la justice. « Pour nous, l’enfant est sacré, on est touché et on partage la douleur », assure-t-il. Le deuil est toutefois entaché par un « sentiment d’insécurité » qui a gagné toute la communauté gitane à Montpellier. Sur les 300 familles vivant dans ce quartier de 25.000 habitants, « les trois quarts sont partis », explique leur représentant. A Montpellier, chaque communauté possède ses cités. La Paillade abrite une population majoritairement originaire de l’Afrique du Nord, tandis que les Marels reste « 100% gitans », avec plus de 300 familles recensées.

Les gaulois qui maintenaient la mixité sont parti, il n’y a plus que des arabes ou des gitans.

« Les offices HLM parquent les communautés », dénonce Fernand Maraval. « Les gaulois qui maintenaient la mixité sont parti, il n’y a plus que des arabes ou des gitans », observe-t-il. Dans ces quartiers où le seuil de pauvreté dépasse les 20%, les trafics prospèrent et les tensions sont régulières entre communautés. Pourtant, « les anciens mangeaient dans la même assiette », se souvient le chef des gitans, mais depuis l’arrivée d’une jeune génération, l’ambiance a littéralement changée. « Ce sont des gamins de 20 ans qui ont participé aux représailles, pas les familles », insiste Yaka.

En cause, l’arrivée de la drogue et la concurrence entre les points de deal. « Lorsqu’un dealer est arrêté, il est remplacé. Mais lorsqu’il sort de prison, il veut reprendre sa place », observe-t-il. Pour mettre fin à la spirale infernale de la délinquance, Fernand Maraval propose de « déghettoïser » les quartiers. « En nous dispatchant sur le territoire, vous isolerez les jeunes dans les quartiers et ils ne vendraient plus de drogue », parie celui qui discute régulièrement avec les autorités locales. Le mal-être semble être profond pour la communauté gitane de Montpellier qui dénonce un « deux poids, deux mesures ». « Quand leurs quartiers sont classés sensibles et prioritaires, le nôtre n’est classé que sensible, jamais prioritaire », s’insurge-t-il.

Un retour à l’apaisement ?

Le porte-parole de la communauté gitane a été reçu en préfecture, vendredi 16 décembre, puis par l’imam du Petit-Bard et les parents endeuillés du petit Aymen. Au cabinet du préfet, il a demandé un dispositif de sécurité efficace pour les prochains jours. « La police se cachait derrière la piscine, jeudi, elle n’est pas intervenue », peste l’interlocuteur. « Si la République ne nous aide pas, comment peut-on faire ? Ils attendent la guerre, un mort ? », s’interroge-t-il. La famille du jeune Aymen a appelé « au plus grand calme » dans un communiqué relayé par le maire de Montpellier, Mickaël Delafosse.

Les rumeurs vont pourtant de bons trains sur les réseaux sociaux. Le procureur de la République a jugé « dénué de tout fondement », l’égorgement d’une personne dans le cadre d’une expédition punitive. Un dispositif de sécurité conséquent a été déployé aux abords du quartier. « C’est depuis rentré dans l’apaisement », se félicite Fernand Maraval qui espère ne pas voir de nouveaux incidents rallumer la mèche. La mort du petit Aymen aura créé un antécédant douloureux entre les deux communautés.

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Author: Valeurs Actuelles