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Licenciements massifs dans la silicon valley : la high-tech américaine à la peine

Un véritable vent de tempête (ou de panique) souffle depuis novembre, le long de la côte ouest des Etats-Unis, de Redmond, dans l’état du Washington, jusqu’à la Silicon Valley, en Californie. Pas une semaine ne se passe sans qu’un grand groupe informatique américain n’annonce un vaste plan de licenciement. A ce jour plus de 200.000 salariés auraient été remerciés, pratiquement du jour au lendemain, avec des répercussions dans le monde entier (la brutalité des annonces a pu choquer de ce côté-ci de l’Atlantique mais la législation du travail n’est pas aussi protectrice qu’en France). Pour se donner un ordre d’idée, et parce qu’une image est plus parlante qu’un nombre, ce chiffre de 200.000 personnes est supérieur à la population de Reims qui pointe à la douzième ville française.

C’est donc un (très) dur retour à la réalité après une année 2021, sortie de crise sanitaire, qui avait été extrêmement fastueuse pour les groupes de la tech américaine. Comme pour une vague scélérate qui est le résultat d’une conjonction d’évènements qui se produisent aléatoirement et au même moment en mer, la crise que connait ce secteur est la rencontre d’éléments qui surviennent de concert et dont les conséquences humaines et financières sont terribles. Signe que l’heure semble bien grave ou préoccupante, la plupart des patrons des grands groupes informatiques ont pris la peine d’écrire à leurs employés pour leur expliquer la situation (et présenter leurs excuses).

Parmi les causes les plus souvent avancées, la sortie de la pandémie. Parce que le monde entier était resté terré chez lui pendant des semaines, le commerce électronique a alors connu un essor incroyable, ce qui a contraint les entreprises à embaucher, à la fois rapidement et trop, si l’on se fie, aujourd’hui, au retour de l’activité à la normale. Ils ont également investi de manière considérable dans de nouvelles technologies pour répondre à l’explosion de de la demande. Problème (de taille), et comme le proverbe le prétend : les arbres ne montent jamais jusqu’au ciel. Pour preuve, le e-commerce est désormais revenu sur les tendances antérieures à la crise, comme l’a constaté Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook.

Je veux assumer la responsabilité de ces décisions

Son groupe – il aurait pu tout aussi bien expliquer sa décision par l’irruption de nouveaux entrants comme Tiktok qui sont venus bousculer les places que l’on croyait assurées – a ouvert le bal des licenciements au début du mois de novembre. « Je veux assumer la responsabilité de ces décisions et de la façon dont nous en sommes arrivés là, a écrit Mark Zuckerberg à ses employés. (…) Au début de Covid, le monde s’est rapidement déplacé en ligne et l’essor du commerce électronique a entraîné une croissance démesurée des revenus. De nombreuses personnes ont prédit qu’il s’agirait d’une accélération permanente qui se poursuivrait même après la fin de la pandémie. Moi aussi, j’ai donc pris la décision d’augmenter considérablement nos investissements. Malheureusement, cela ne s’est pas déroulé comme je m’y attendais. » Il a donc annoncé des mesures pour réduire les coûts, une vaste réorganisation et surtout, un gel des embauches au premier trimestre 2023. Mais parce qu’il estime que ce ne sera pas suffisant, il a annoncé le licenciement de 11.000 de ses « employés talentueux », chaque employé étant prévenu par mail…

Mêmes causes, mêmes effets chez Salesforce. Début janvier, le groupe américain spécialisé dans la gestion de la relation client a prévenu qu’il allait licencier 10 % de ses salariés (environ 800 personnes) au cours des prochaines semaines. « Au fur et à mesure que nos revenus se sont accélérés pendant la pandémie, nous avons embauché trop de personnes menant à ce ralentissement économique auquel nous sommes actuellement confrontés, et j’en assume la responsabilité », s’est exprimé Marc Benioff, patron de Salesforce dans une lettre envoyée aux salariés et reprise par la SEC (Security exchange commission, l’équivalent américain de notre Commission des opérations boursières). « Pour ceux qui quitteront Salesforce, notre priorité est de les accompagner pleinement, notamment en leur proposant un package généreux », a poursuivi Marc Benioff, avant de le détailler : au moins 5 mois de salaires, une assurance maladie, des ressources professionnelles et d’autres avantages pour faciliter leur transition pour ceux qui travaillent aux Etats-Unis. Pour les autres, Salesforce s’alignera sur les lois sur l’emploi en vigueur.

C’est chez l’empereur du commerce électronique, Amazon, que l’on compte le plus de licenciements : 18.000 (dont une partie en Europe). « Nous avons embauché rapidement au cours de ces dernières années », confirme Andy Jassy, président d’Amazon. Il s’y est pris à deux reprises pour annoncer la réduction d’effectifs qui a frappé l’entreprise, en novembre et en janvier. Outre des embauches trop importantes, il a également mis en avant les incertitudes économiques pour expliquer sa décision.

Il s’agit désormais d’aligner la structure de coût sur celle du chiffre d’affaires.

Car c’est bien là la deuxième raison à la vague de licenciement : les craintes de récession qui devraient se traduire par de moindres investissements en informatique (au sens large). « Nous voyons nos clients optimiser leurs dépenses numériques pour faire plus avec moins, constate Satya Nadella, patron de Microsoft qui devrait licencier 10.000 salariés jusqu’à la fin de 2023. Nous voyons également des groupes de tous les secteurs et de toutes les régions faire preuve de prudence, car certaines parties du monde sont en récession et d’autres en anticipent une. » Pour Satya Nadella, il s’agit désormais d’aligner la structure de coût sur celle du chiffre d’affaires (ce qui devrait couter au bas mot 1,2 milliard de dollars).

Qui dit ralentissement économique dit rentrées publicitaires moins importantes que prévues. C’est cette raison qui a été mise en avant par Google qui va se séparer de 12.000 de ses salariés dans les prochaines semaines. Dans les comptes du moteur de recherche, la publicité représentait 81,4 % du chiffre d’affaires. Au deuxième trimestre 2022, Google avait été confronté à la plus faible croissance de ses revenus publicitaires et cette tendance s’est confirmée au troisième trimestre puisque ses revenus publicitaires ont commencé à décliner.

Preuve de sombres anticipations sur les chiffres semestriels et annuels des entreprises technologiques (pour faire face aux pertes enregistrées par le groupe qu’il préside depuis peu, Elon Musk a décidé de licencier 7.500 salariés), jetons un coup d’oeil à l’évolution du Nasdaq. Depuis un an, il abandonne près de 20 % quand, sur la même période, le Dow Jones, le Cac40, le Dax allemand, le Footsie britannique et le Nikkei japonais évoluent à quelques pourcents en plus ou en moins autours de zéro.

Outre les craintes de moindre croissance et de leurs conséquences, le recul du Nasdaq s’explique aussi par les hausses de taux d’intérêts américains. Petit rappel boursier. Les entreprises technologiques sont considérées comme des valeurs de croissance (par opposition aux valeurs de rendement) ; c’est-à-dire que les investisseurs anticipent que leur chiffre d’affaires et leurs résultats croitront plus vite que la moyenne du marché ; généralement, elles versent peu de dividendes à leurs actionnaires et préfèrent les réinvestir. Elles s’endettent aussi pour assurer leur croissance ; ce qui leur coute plus cher au fur et à mesure que les taux augmentent. Mais ce mouvement haussier sur les taux a aussi des effets sur les cash-flow futurs en réduisant la valeur par le principe de l’actualisation. La saison des résultats des entreprises de high tech ne devrait pas tarder à débuter. C’est dire si leurs résultats seront scrutés de près par les analystes financiers et les investisseurs.

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Author: Valeurs Actuelles