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Le boom des salons de coiffure communautaires

On est prié de prendre une décision rapidement : il se peut que l’employé doive s’interrompre au milieu d’une barbe. Il reste pourtant de la place, entre deux clients, dans ce salon situé sur le boulevard National, à une dizaine de minutes à pied de la gare Saint-Charles à Marseille, sur le chemin de la Canebière. Les employés, dont beaucoup, d’origine algérienne, ne parlent pas un mot de français, s’apprêtent pourtant à baisser le rideau de fer, comme chez tous les barbiers alentour qui proposent des prestations équivalentes à des prix défiant toute concurrence. Une rare pause pour ces mains qui enchaînent depuis la matinée les prestations, sans avoir passé parfois un traître coup de balai entre deux clients ou même changé la lame d’un rasoir entre deux habitués : la grande prière du vendredi est sur le point de faire taire ciseaux et sèche-cheveux pendant une petite demi-heure, nous prévient-on.

À 5 euros la taille de barbe, on ne va pas faire la fine bouche ; difficile de trouver meilleur marché ! Au fond de la boutique, les femmes, qu’on ne voit pas mais dont on devine la présence derrière une porte, continuent, elles, d’être coiffées : elles sont dispensées de se rendre à la mosquée et semblent, en ce jour, bien plus concernées par le mariage pour lequel elles se font belles que par l’appel du muezzin que le haut-parleur d’une petite chaîne hi-fi, posée entre deux lavabos qui n’ont pas dû voir une bouteille de shampoing depuis des mois, crachote.

De part et d’autre de la chaussée, cette artère marseillaise paraît presque entièrement dévolue aux soins capillaires. Certaines devantures ne cachent pas leur créneau communautaire, d’autres, à l’aspect plus moderne, semblent des copiés-collés de commerces plus chics, où une décoration généralement identique et acquise chez un même grossiste évoque le plus souvent une ambiance western, dans une atmosphère américaine figurant les années 1950 avec photos d’Elvis et fauteuils rembourrés montés sur des armatures chromées à l’ancienne. Du toc qui tranche avec certains lieux qu’on croirait extraits de faubourgs du Caire. S’il n’y avait pas, çà et là, des autocollants appelant à “libérer la Palestine”, l’ambiance ferait presque occidentale.

Du nord au sud de la France, tous ont en commun d’avoir cassé les prix sur un marché désormais loin d’être uniquement destiné à une clientèle communautariste puisqu’il gagne toujours plus d’adeptes auprès d’un public séduit par des tarifs jusqu’à cinq fois moins élevés que dans des salons traditionnels. Chasseurs de coûts superflus, spécialistes du travail rapide et étonnamment accessible à toutes les bourses, souvent formés “au pays” ou sur le tas : dans les centres urbains, les coiffeurs barbiers communautaires sont en passe de réussir, quasiment avec les mêmes recettes de productivité et les mêmes conséquences, ce que les boucheries halal sont parvenues à accomplir en deux décennies, en s’implantant durablement dans un paysage commercial en souffrance, ne laissant aux coiffeurs traditionnels que les bribes d’une clientèle capable encore de supporter les coûts qu’engendrent des employés déclarés, des charges dûment acquittées et un travail encore exécuté à l’ancienne. Une sorte de grand remplacement commercial à bas bruit de tondeuse.

Marseille, Toulouse, Lyon, Lille ou encore Montpellier : tranquillement, le deuxième métier de l’artisanat en France (on compte quelque 68 900 salons) se laisse vampiriser, souvent dans l’indifférence la plus totale. Hipsters en quête d’une tonte impeccable à moindres frais ou jeunes en survêtement souhaitant ressembler à Benzema : il ne s’agit plus d’un marché de niche mais d’une lame de fond.

Cash, marché noir et financements obscurs

Passe encore que certains veuillent ressembler à Benzema ou au rappeur Jul ! Car, pendant des années, spécialement au plus fort des attentats islamistes qui ont ensanglanté la France dans les années 2010, certains de ces salons s’étaient fait grossièrement remarquer des fonctionnaires du renseignement français, qui les avaient en ligne de mire. D’abord, par leur clientèle qui réclamait, entre autres, des lissages brésiliens car c’est ainsi qu’elle se représentait mentalement la chevelure de Mahomet. Les artisans s’étaient adaptés à cette demande farfelue trahissant, par l’absurde, une sorte de fanatisation… Ensuite, et bien plus grave, parce que quelques établissements, surtout parisiens, marseillais et bruxellois, servaient à blanchir de l’argent à travers un mécanisme de transfert islamique baptisé hawala.

Fondé sur la confiance et assorti d’importantes commissions, ce mécanisme a brassé des millions d’euros notamment en direction du Pakistan, parfois pour des motifs tout à fait futiles (après tout, il n’y a pas toujours de bureaux de la Western Union au fin fond de l’Afghanistan), parfois pour dissimuler d’importantes sommes issues du trafic d’armes ou de stupéfiants et servant à financer des opérations terroristes en Occident ou dans le monde islamique. Ce système – qui fut très répandu chez les coiffeurs pakistanais – a quasiment disparu des comptoirs. Pourtant, à Paris, passage du Prado, une galerie commerçante dans le Xe arrondissement, à quelques pas de la station de métro Strasbourg-Saint-Denis, où officient toujours une bonne dizaine de coiffeurs souvent originaires du sous-continent indien, ce dispositif très informel était encore actif il y a deux ans, au vu et au su d’habitués qui, entre deux lissages justement, faisaient ainsi transiter de conséquentes sommes déposées en numéraires directement dans la caisse – Dieu seul sait à quoi elles ont pu occasionnellement servir.

L’“halalisation” de ces salons de coiffure s’arrête aujourd’hui le plus souvent à un tronc de collecte de fonds, au milieu du commerce, servant au mieux à financer les œuvres du Croissant-Rouge ou les actions de structures caritatives musulmanes plus ou moins obscures et ayant presque toujours un rapport avec la Palestine, qui « vaincra », promet-on à coups d’autocollants.

Mais, à en juger par la queue débordant sur le trottoir à certaines heures de la journée, de cela le hipster de passage ne se soucie guère. Comme lui importera peu le fait que, dans la grande majorité des cas, seul l’argent liquide est accepté pour régler une prestation. Le cash est la règle dans cet univers taillé sur mesure pour faire passer sous le radar un volume d’activité souvent bien plus important que ce qui est annuellement déclaré à l’administration fiscale. Plus commode de dissimuler le produit de dix coupes de cheveux que d’une brique de lait vendue dans une épicerie.

Jusqu’à l’épidémie de Covid-19, les salons qui pratiquaient ce marché noir tiraient profit de la quasi-immatérialité de la prestation. Puis, patatras ! Le confinement est venu gripper ce filon quand, pour obtenir une indemnisation de l’État, il a fallu déclarer des chiffres d’affaires qui ne correspondaient pas à la réalité des travaux effectués. Peu ont pourtant mis la clé sous la porte. Beaucoup en ont profité pour faire du travail au noir, à domicile, à l’abri (encore) de la TVA et des regards de la maréchaussée. La plupart de ces entreprises se sont relevées, là où les salons traditionnels, pourtant aidés, souffrent encore des conséquences des mesures sanitaires strictes (dont la pire fut la fermeture temporaire) alors mises en place.

« Je ne sais pas comment ces salons se débrouillent, confie, presque démuni, Christophe Doré, le président de l’Union nationale des entreprises de coiffure (Unec). À titre personnel, je suis incapable de vous répondre… Spécialement dans le contexte actuel, avec la problématique des charges, du prix de l’énergie. Une coupe de cheveux à 10 euros, donc en réalité à 8 euros avec les 20 % de TVA, franchement, moi, je ne sais pas faire et pourtant j’ai du métier ! Si vous n’avez pas un minimum de taux horaire entre 40 et 50 euros, ce n’est économiquement pas tenable. »

Petits arrangements avec la loi

Amplitudes horaires augmentées, microentreprises favorisées, travail nocturne toléré et, par dérogation, dominical : depuis la loi “croissance et activité” dite loi Macron, de 2015 (du temps où ce dernier était ministre de l’Économie), le métier, qui fait face à une paupérisation de plus en plus importante, est devenu une jungle. Il est obligatoire de détenir un brevet professionnel pour ouvrir un salon. En théorie, il peut tourner sous le contrôle (c’est-à-dire la seule présence) d’un patron titulaire de ce diplôme et de salariés non diplômés ! Mais dans les faits, combien de ces fonds de commerce fonctionnent sans la supervision d’un gérant possédant ce sésame ? Avec le risque d’un trafic d’une nouvelle nature. En janvier 2021, à Évreux, un coiffeur a ainsi été condamné à de la prison ferme pour avoir “loué” son brevet professionnel à 40 salons de coiffure ! L’escroquerie portait sur des dizaines de milliers d’euros. Et, dans le cas des salons communautaires, combien d’entre eux sont tenus par des gens ne maîtrisant pas la langue française, en l’absence d’équivalent de la “clause Molière”, requérant l’usage du français sur les chantiers ?

Derrière les vitrines clinquantes, le monde de la coiffure a un aspect plus sombre, oscillant fréquemment entre filouterie et petits arrangements avec les textes. Depuis qu’en 2018 a été mise en place la validation des acquis de l’expérience (VAE), des dizaines de coiffeurs maghrébins ont fait valoir leur formation et leur cursus obtenus dans leur pays d’origine grâce à un accompagnement des chambres de métiers pas toujours très rigoureux. Une ancienne cadre d’un de ces organismes consulaires se souvient : « Il était très facile de délivrer des VAE… On n’était pas très regardants sur les diplômes. Il faut dire que l’afflux était tel qu’on ne pouvait pas vraiment se montrer pointilleux. Combien de fois m’a-t-on tendu un papier entièrement rédigé en arabe avec un coup d e tampon d’une autorité que je n’allais pas contacter pour vérifier ! »

Le sujet est plus sensible qu’il n’y paraît. Et même tabou, pourrait-on dire. Face à cette problématique « bien connue nationalement », selon Christophe Doré, aucun représentant professionnel ne veut pointer du doigt la gestion des salons communautaires et encore moins, ouvertement en tout cas, utiliser des expressions qui pourraient, selon eux, stigmatiser. Pas d’amalgame ! Chistophe Doré tient ainsi à souligner que ces salons « comptent souvent de très bons professionnels, maîtrisant un savoir-faire ancestral » : la barbe n’est pas une épreuve du diplôme de coiffure et son retour à la mode, en France, est encore trop récent.

Stéphanie Prat-Eymeric, secrétaire fédérale FGTA-FO, préfère vilipender « les salons low cost aux cadences infernales où les salariés sont mis sous pression pour aller toujours plus vite avec des rémunérations toujours plus basses » plutôt que de s’interroger sur ce nouveau type d’entreprise communautaire qui met à mal le modèle d’une profession dont les tarifs étaient, jusque dans les années 1980, réglementés par l’État. À l’Unec, on milite pour des contrôles renforcés dans les salons de coiffure, notamment pour vérifier la présence d’un gérant possédant réellement le brevet professionnel, sous la forme de visites inopinées.

Quant aux principaux intéressés, les coiffeurs communautaires, ils sont toujours plus nombreux. En France, c’est un secret de Polichinelle : l’augmentation du nombre d’ouvertures de salon est un trompe-l’œil. Les salons, de plus en plus petits, tournent souvent avec un ou deux salariés au maximum. Bien sûr, il n’y a pas de statistiques ethniques, mais un examen des pages jaunes de certaines grandes villes suggère une vraie tendance, comme ce fut le cas pour les boucheries halal. Dans les villes, il s’en faudrait d’un cheveu pour qu’ils deviennent majoritaires.

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Author: Valeurs Actuelles