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La contre-offensive anti-woke

New York, 23 h 30, samedi 12 novembre. À l’heure où l’Amérique allume sa télévision pour regarder Saturday Night Live, célèbre émission de sketches à la tonalité progressiste, l’humoriste afro-américain Dave Chappelle prend la parole : « Très tôt, dans ma carrière, j’ai appris qu’il y a deux mots qu’il ne faut jamais prononcer ensemble : “les” et “juifs”. » Pendant quinze minutes, il multiplie les blagues politiquement incorrectes : « Il y a des règles dans le show-business : si ce sont des Noirs, on parle d’un gang ; si ce sont des Italiens, on parle de la mafia ; si ce sont des juifs, c’est une coïncidence et il ne faut SURTOUT PAS en parler. » La séquence lui vaut, dès le lendemain, une avalanche d’accusations d’antisémitisme des tenants de la bien-pensance. Mais pour Chappelle, militant sans concession de la cause noire, peu importe : il y a longtemps qu’il a cessé de chercher à plaire à tout le monde.

Les images, vues des millions de fois sur Internet en à peine deux semaines, sont le symbole d’une contre-offensive qui, depuis un peu plus d’un an, se déploie aux États-Unis contre les idées woke : il n’y a pas si longtemps, personne n’aurait pu tenir le même discours, sauf à être banni à vie de la sphère médiatique. Chappelle le reconnaît d’ailleurs : « Ça ne devrait pas être aussi effrayant de parler. De quoi que ce soit. Ça rend mon boulot très difficile et, pour être honnête, je n’en peux plus. » Mais désormais, cette idéologie, qui fait de la victimisation fantasmée des minorités l’alpha et l’oméga de la politique, est ouvertement critiquée, et la contestation gagne jusqu’à la France (voir page 27).

Le wokisme donne aux gens un bouclier pour être méchants et cruels, sous une armure de fausse vertu.
— Elon Musk

Elon Musk en est le plus célèbre fer de lance (lire notre article page 24). Depuis le rachat de Twitter, fin octobre, pour 44 milliards de dollars, il ne perd plus la moindre occasion de dénoncer un système de prêt-à-penser, se fendant ici d’un commentaire sur cette idéologie qui « divise, exclut et suscite la haine » , là d’une vidéo moquant les tee-shirts marqués “#staywoke” retrouvés dans un placard. Mais il est loin d’être le seul et, surtout, le tir de barrage trouve désormais un écho auprès du grand public.

C’est à la télévision, longtemps chasse gardée des élites bien-pensantes, que la fronde est la plus visible. La chaîne Fox News, bastion du conservatisme, a vu ses audiences s’envoler avec l’élection de Donald Trump, en 2016. Malgré la victoire de Joe Biden, il y a deux ans, la chaîne continue de faire jeu égal avec ses concurrentes, surfant sur la contestation permanente du progressisme et enchaînant les émissions à succès. Dernier exemple en date, le late show présenté par le très réactionnaire Greg Gutfeld. Sur une case de fin de soirée où, habituellement, les humoristes de gauche font la pluie et le beau temps — Steven Colbert, grand ami de Barack Obama, et Jimmy Fallon en sont les principales figures —, Gutfeld, parti de zéro, avec des moyens de lilliputien, occupe désormais chaque soir la deuxième, voire la première place, dans le classement des audiences.

Est-ce que j’aime que [Disney] soit empêtrée dans des controverses ? Bien sûr que non. […] Et dans la mesure où je peux travailler à apaiser les choses, c’est ce que je vais faire.
— Bob Iger

Dans le monde de l’entreprise, le cas de Disney donne de son côté quelques sueurs froides aux “wokistes”. Sous la houlette de son directeur général Bob Chapek (et la pression des salariés), l’entreprise avait fait de la question du genre son cheval de bataille. Dans ses parcs d’attractions, la phrase “mesdames et messieurs, garçons et filles” a été remplacée par “rêveurs de tous âges”, parce que, selon un “manager en charge de l’inclusion”, « ce n’est pas parce que quelqu’un nous donne l’impression de se présenter en tant que fille qu’elle a envie qu’on l’appelle “princesse” » . Au cinéma, le dessin animé Buzz l’Éclair a beaucoup plus fait parler pour un baiser lesbien entre deux personnages et pour le remplacement du doubleur d’origine, dont les idées étaient considérées comme trop à droite, que pour sa performance famélique au box-office.

La prise de position de Chapek contre un projet de loi sur l’enseignement de la sexualité dans les écoles de Floride, jugé anti-LGBT, a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase : en représailles, le gouverneur de l’État, Ron DeSantis, a retiré à l’entreprise un régime fiscal spécial qui lui permettait d’économiser des dizaines de millions de dollars par an en impôts, martelant qu’ « en Floride, notre politique est fondée sur le bien commun, pas sur les rêveries woke des entreprises ». En catastrophe, les actionnaires de Disney ont poussé Chapek vers la sortie, en novembre dernier, et rappelé son prédécesseur, avec pour mission de détricoter les positions idéologiques trop marquées.

Si vous sentez que vous subissez des micro-agressions lorsque quelqu’un vous demande d’où vous venez […] alors il vous faut chercher de l’aide auprès de professionnels.
— Bret Easton Ellis

La bataille autour de cette idéologie ne se résume pas à un affrontement entre conservateurs et progressistes. « On n’est pas du tout dans un débat droite/gauche : la plupart des opposants aux idées woke viennent en fait d’abord de la gauche universaliste », relève Jean-François Braunstein, auteur de la Religion woke (Grasset). Bret Easton Ellis, auteur d’ American Psycho , homosexuel, juif et vivant entre Hollywood et New York, fait ainsi partie des plus virulents critiques de cette idéologie victimaire, comme il l’explique dans son dernier livre, White : « Si vous êtes un adulte blanc qui ne peut pas lire Shakespeare ou Melville parce que cela pourrait déclencher quelque chose de pénible, […] vous avez besoin de voir un médecin. Si vous sentez que vous subissez des micro-agressions lorsque quelqu’un vous demande d’où vous venez ou “pouvez-vous m’aider avec mon problème de maths ?”, […] alors il vous faut chercher de l’aide auprès de professionnels. »

Ça ne devrait pas être aussi effrayant de parler. De quoi que ce soit. Ça rend mon boulot très difficile et, pour être honnête, je n’en peux plus.
— Dave Chappelle

Le succès des spectacles de Dave Chappelle, qui se moque tour à tour des juifs, des trans ou des féministes forcenés, dans un milieu du show-business pourtant très consensuel, est un autre exemple vibrant : désormais haï par la sphère progressiste pour ses satires grinçantes – les salariés de Netflix ont même tenté de faire retirer ses spectacles de la plate-forme, estimant que « ses blagues prennent des vies » -, il fait en revanche un tabac auprès des spectateurs.

De même, Bill Maher, présentateur star de la chaîne HBO – celle de la série multiprimée Game ofThrones -, libertarien, défenseur de la légalisation du cannabis et libertin revendiqué, martèle semaine après semaine tout le mal qu’il pense des woke, appelant à arrêter de redéfinir les mots “haine”, “victime”, “violence” ou “phobie” : « Un discours n’est pas haineux simplement parce que vous n’êtes pas d’accord. Si je dis clairement à quel point je suis contre forcer les femmes à porter la burqa toute la journée, ce n’est pas de l’islamophobie, c’est juste que je n’aime pas ça. […] Adele a été publiquement humiliée pour avoir perdu du poids, comme si elle était une traîtresse. Mais à quoi ? À la mauvaise santé ? »

En 2010, le New York Times a utilisé le mot suprémaciste blanc 75 fois. En 2020, c’était plus de 7100 fois. Non, ce terme ne peut pas s’appliquer aux examens d’entrée à l’université.
— Bill Maher

Paradoxalement, c’est du monde de l’université, pourtant creuset du progressisme, qu’est venu le premier coup de semonce quand, en 2017, le biologiste Bret Weinstein a été contraint de démissionner de l’université Evergreen pour avoir ouvertement critiqué le concept d’une “journée sans Blancs” sur le campus. Il a pourtant fallu attendre 2021 et, tout aussi paradoxalement, l’élection du plus woke des candidats à la présidence des États-Unis pour que le contrefeu prenne de l’envergure. « Avec l’arrivée au pouvoir de Joe Biden, les woke ont eu le sentiment d’avoir complètement gagné », observe Jean-François Braunstein.

Les premiers mois du président américain ont, de fait, été marqués par des annonces spectaculaires en la matière, en imposant le pronom neutre, en dénonçant le “racisme systémique” aux États-Unis ou en nommant un non-binaire, ex-drag-queen, à la tête des opérations de gestion des déchets nucléaires. « Plus ils adoptent des positions extrêmes, plus ça pousse les gens à se poser des questions , analyse encore l’auteur de la Religion woke . “Est-ce que vous voulez qu’on enseigne ces théories aux enfants ?” “Est-ce que vous êtes d’accord pour que la biologie ne soit plus une science ?” “Est-ce que vous préférez que les médecins prêtent serment à Hippocrate ou à combattre la binarité sexuelle et le suprématisme blanc ?” »

Nous ne devrons jamais capituler face à l’idéologie woke. Et je vous l’annonce, la Floride sera le cimetière du wokisme.
— Ron DeSantis

C’est ainsi qu’une caisse de résonance se forme, jusqu’à faire basculer les élections. Glenn Youngkin, candidat républicain au poste de gouverneur de Virginie, avait mis fin à huit années de règne démocrate, en novembre 2021, en faisant campagne contre la théorie critique de la race et l’enseignement du racisme systémique dans les écoles primaires.​

Cette année, Ron DeSantis a lui aussi été triomphalement réélu à la tête de la Floride après avoir fait campagne sur ces mêmes thèmes : « Nous devons combattre les woke dans nos écoles. Nous devons combattre les woke dans nos entreprises. Nous devons combattre les woke dans les agences gouvernementales. Nous ne devrons jamais capituler face à l’idéologie woke . Et je vous l’annonce, la Floride sera le cimetière du “wokisme” », lançait-il cet été dans un discours aux accents churchilliens.

La tolérance, telle qu’elle est pratiquée par la gauche, est complètement imaginaire. Ce n’est pas de la tolérance si vous ne tolérez que ceux qui sont d’accord avec vos croyances. Un peu comme le fait que le terme “antiraciste” veut, en fait, dire “raciste”.
— Greg Gutfeld

Ces premières victoires peuvent-elles en appeler d’autres ?

Comme l’explique Eric Kaufmann, universitaire canadien, spécialiste des questions ethno-politiques et auteur de la Révolution démographique (JC Lattès), « beaucoup de personnes considèrent qu’il est ridicule de ne pas être capable de définir simplement ce qu’est une femme, et si la gauche refuse de le reconnaître, cela renverra une mauvaise image d’elle. C’est le genre de choses qui vous font perdre des élections » . De là à célébrer la disparition prochaine de l’idéologie woke, il y a un pas qu’il faut se garder de franchir. D’abord, parce qu’elle trouve encore un fort écho dans certaines catégories de population, tout particulièrement dans l’enseignement supérieur. « Dans les universités, on observe encore une avalanche de “wokisme” », se désole Jean-François Braunstein, qui voit passer chaque jour de nouveaux colloques vantant la théorie du genre, les limites de la biologie ou autres thèses farfelues. Ensuite, et surtout, parce que ce contre-mouvement est d’abord américain. Et si, en France, des universitaires alertent depuis longtemps sur les dangers des idées woke, les personnalités politiques prêtes à s’emparer du flambeau de notre côté de l’Atlantique sont encore rares.

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Author: Valeurs Actuelles