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Hidalgo : un budget tendance fin de règne

« Paris à tout prix ». Un documentaire culte pour les aficionados de la politique. Ce film d’Yves Jeuland retrace avec passion les coulisses des municipales parisiennes de 2001. Un affrontement dantesque où se croisent Jean Tibéri, Philippe Séguin, Édouard Balladur et à gauche, un sénateur pas très connu aux airs d’outsider : Bertrand Delanoë. Cet élu de Montmartre fera basculer Paris à gauche : une première depuis la Commune. Bien que minoritaire en voix, l’alliance de la gauche plurielle sort victorieuse – grâce à une droite divisée, visiblement décidée à perdre. La chiraquie est évacuée de son palais. « Une nouvelle ère », comme le proclame le slogan du candidat socialiste.

La « nouvelle ère » ouverte par Delanoë dure, encore et toujours. Anne Hidalgo, sa première adjointe pendant treize ans, est devenue maire il y a huit ans.

Plus de deux décennies aux commandes de la Ville. Et même si en politique, on considère le fait de redoubler comme un succès, cela commence à faire long…

Celle qui dispose du « plus grand bureau de la République » dirige aussi une armada de fonctionnaires (55 000) – un effectif supérieur à celui de la Commission européenne. Tout ce beau monde est placé sous le contrôle de pas moins de 34 adjoints. Certains disposent d’attributions assez baroques. On citera la médiatique Audrey Pulvar, chargée de « l’agriculture urbaine » (il y a certes quelques vignes à Montmartre…) ou encore Jacques Martial – récemment nommé « adjoint à la Maire de Paris en charge des Outre-mer ». Carine Rolland, chargée de la Culture, est également responsable de « la ville du quart d’heure ». Énigmatique attribution. Poésie discrète de la bureaucratie ?

La Ville de Paris sait se montrer bonne mère et récompenser certains socialistes en mal d’un mandat. Par exemple, Lamia El AAraje, brièvement députée de Paris avant d’être battue au mois de juin dernier. La voici propulsée, tout récemment, adjointe chargée « de l’accessibilité universelle et des personnes en situation de handicap ». L’ancienne ministre de la Culture de François Hollande, Aurélie Filippetti, dirige pour sa part, depuis trois semaines, les services culturels de la capitale.

« La diplomatie des villes »

Logement, école, insécurité, propreté… Depuis quelques années, les dossiers du quotidien semblent ennuyer Anne Hidalgo. Son emploi du temps, déjà grevé par les Jeux Olympiques, a été mobilisé pendant près d’un an par la campagne présidentielle. C’est maintenant la « diplomatie des villes » qui semble l’absorber toute entière.

Il faut la suivre : Berlin en septembre (par le train), Buenos Aires en octobre (pour un sommet international des maires), Bruxelles en novembre (pour afficher son soutien à Kiev)… Sans compter la réception des grands émissaires internationaux de passage à Paris. Ancienne présidente du « C40 », l’alliance des villes pour le climat, Anne Hidalgo incarne aussi l’AIMF (Association internationale des maires francophones).

Rien d’étonnant à ce que le maire de Paris joue un certain rôle international (Jacques Chirac fut le premier à le faire) mais tout de même… Face à la situation parisienne, exsangue, ne faudrait-il pas réduire la voilure et se concentrer sur des sujets plus… municipaux ?

Paris recherche budget désespérément

Paris ressemble à un radeau à la dérive. Aussi bien dans les rues que dans les comptes : tout semble prendre l’eau. Anne Hidalgo doit gérer une majorité toujours plus hétéroclite, prête à craquer, qui s’étend des communistes aux écologistes en passant par les socialistes… et quelques électrons libres.

Début septembre, lors d’un séminaire au bois de Vincennes, elle réunit son équipe. Opération dernière chance. Tout juste tirée du maelstrom présidentiel (1,7 % des voix) Anne Hidalgo enclenche ce que son entourage appelle avec un certain mépris « son atterrissage à Paris ». Retour au réel ? Il n’y a qu’un malheur : le budget annuel de la municipalité est impossible à boucler.

Fidèle à la maxime hollandaise selon laquelle « c’est gratuit, c’est l’État qui paye », Anne Hidalgo demande à Élisabeth Borne une rallonge financière.

Anne Hidalgo va tout essayer. Sur sa demande, certains de ses relais socialistes au parlement tentent de modifier la loi pour lui permettre d’accéder à des recettes nouvelles. Hausse de la taxe de séjour, création d’une « taxe palace », augmentation du montant des amendes… La majorité rejette en bloc. Gabriel Attal, le ministre des Comptes publics, est bien décidé à ne pas faire de cadeau à Anne Hidalgo. Il ne cache plus son ambition parisienne.

Cahin-caha, Anne Hidalgo prend alors son bâton de pèlerin et s’en va écumer les palais nationaux. Fidèle à la maxime hollandaise selon laquelle « c’est gratuit, c’est l’État qui paye », Anne Hidalgo demande à Élisabeth Borne une rallonge financière. Dans une vie précédente, entre 2008 et 2013, Élisabeth Borne fut directrice de l’urbanisme à la mairie de Paris. Cela tombe bien : Anne Hidalgo, alors première adjointe, était justement chargée de cette prérogative. Malheureusement pour l’édile, Élisabeth Borne n’est guère sensible aux suppliques de son ancienne patronne. Elle n’accorde pas d’aide spécifique.

Contribuables à la rescousse

Alors, puisque décidément on a tout essayé, qu’on a frappé à toutes les portes, il va falloir, peut-être, se résoudre à… faire des économies ! Bigre : voilà qui n’est pas dans le logiciel d’Anne Hidalgo et de ses amis. Chaque adjoint est invité à formuler des propositions. Mais les Verts s’agacent. Selon eux, faire des économies, ce serait ralentir la « transition écologique » de la ville. En véritables dirigistes, qui ne croient guère à la liberté individuelle et aux vertus d’une fiscalité raisonnée, ils refusent de restreindre le colossal budget municipal. Le contribuable parisien n’a qu’à s’aligner et payer.

Puisqu’on ne peut pas baisser les dépenses ; il va falloir augmenter les recettes. Et voici la désormais fameuse augmentation de 52 % de la taxe foncière. Ce coup de bambou, annoncé sur Twitter (par simple communiqué) suscite aussitôt le tollé.

Jean Tibéri mena une remarquable politique d’assainissement des finances. En 2001, lorsqu’il quitta l’Hôtel-de-Ville pour passer le témoin à la gauche, Paris n’avait aucune dette à rembourser.. Vingt ans de gestion socialiste plus tard, la capitale affiche 7,7 milliards d’arriérés… (7,9 à la fin de l’année).

Shakespeare le disait : « Ce qu’on ne peut éviter, il faut l’embrasser ». Puisque la majorité d’Anne Hidalgo n’a pas pu (ou pas voulu) éviter la spectaculaire hausse de la taxe fiscale ; il n’y a plus qu’à assumer. A la manière de certains jazzmans qui transforment une fausse note en improvisation géniale, la mairie de Paris espère pouvoir sauver les apparences. Emmanuel Grégoire, premier adjoint d’Anne Hidalgo (et prétendant à sa succession) livre sa vision des choses à Libération. L’augmentation de la taxe foncière lui paraît constituer « une décision de gauche et juste ». Il va bientôt falloir les féliciter.

Anne Hidalgo a beau jeu de rappeler que la taxe foncière de Paris était jusqu’ici très faible, en comparaison avec les autres métropoles. Sur la forme, c’est exact. Mais la dichotomie se justifie. En raison des prix de l’immobilier parisien (évidemment très élevés) le faible taux de la taxe foncière intervenait comme une maigre compensation… Une mesure de justice fiscale mise en place, à l’époque, par Jean Tibéri, qui mena, quoi que l’on puisse penser du reste, une remarquable politique d’assainissement des finances. En 2001, lorsqu’il quitta l’Hôtel-de-Ville pour passer le témoin à la gauche ; Paris n’avait aucune dette à rembourser. Un confortable bas-de-laine : de quoi voir venir. Vingt ans de gestion socialiste plus tard, la capitale affiche 7,7 milliards d’arriérés… (7,9 à la fin de l’année).

L’alerte de deux sénateurs de Paris

Pour Philippe Dominati, sénateur apparenté LR de Paris, joint par Valeurs actuelles, « Il ne faut pas oublier que Madame Hidalgo est à la tête d’une alliance socialo-écolo-communiste qui gouverne la Ville depuis 2001 ! ». Ce fin connaisseur de la carte électorale parisienne pointe une « mauvaise gestion » qui ne pourra être résorbée que par un « vaste plan d’économie ». Il rappelle les promesses défaites de l’édile : « En 2020, lorsque Madame Hidalgo s’est présentée pour sa réélection, elle a fait deux promesses. D’abord, celle de ne pas se présenter à la présidentielle, ensuite celle de ne pas augmenter les impôts. Voyez le résultat ! ».

Cet opposant résolu à la politique d’Anne Hidalgo refuse toutefois les menaces de « mise sous tutelle » brandies par le ministre délégué aux Transports, Clément Beaune : « Hors de question de revenir à l’avant 1977, lorsque la Ville était entièrement dirigée par un préfet ». C’est le sénateur qui parle : en tant que défenseur des libertés locales, Philippe Dominati rappelle la séculaire opposition entre Paris et le pouvoir central – un fait qui remonte à l’ère capétienne. Concordance des temps.

« Il y a quelque chose qu’on ne dit jamais : allez dans la rue et demandez aux Parisiens s’ils voient Madame Hidalgo. Elle n’est jamais dans les arrondissements ; elle n’aime pas ça. »

Catherine Dumas, sénatrice de Paris et très proche de Rachida Dati, demeure stupéfaite devant la spectaculaire hausse de la taxe foncière. « Selon notre groupe, ce n’est pas 52 % mais bien 62 % de hausse, si l’on tient compte de la revalorisation cadastrale ». Cette figure du Conseil de Paris rappelle d’ailleurs l’étrange façon de procéder d’Anne Hidalgo : « On a découvert tout cela par un simple tweet. Le document d’orientation budgétaire nous a été fourni hors-délai, ce qui est contraire au code des collectivités territoriales. Même ses alliés écologistes n’en revenaient pas ! Cela témoigne d’une légèreté, non seulement sur le fond, mais sur la forme ».

La sénatrice poursuit : « Notre peur, c’est que cette mesure contribue encore davantage à faire fuir les familles, qui désertent Paris en raison, non seulement du coût, mais de la qualité de vie ». Celle qui au Palais du Luxembourg est connue pour défendre les métiers du tourisme, de l’hôtellerie et de la restauration s’inquiète beaucoup pour l’image internationale de la capitale : « La Ville Lumière voit son image se ternir ».

Catherine Dumas s’indigne d’un fait plus rarement noté et qui tient à l’attitude de la Maire : « Il y a quelque chose qu’on ne dit jamais : allez dans la rue et demandez aux Parisiens s’ils voient Madame Hidalgo. Elle n’est jamais dans les arrondissements ; elle n’aime pas ça. Cet isolement alimente évidemment un déni. Bertrand Delanoë, au moins, on le voyait, il s’intéressait aux gens ». Anne Hidalgo se consacrerait donc à ses activités de bureau ? Pas davantage, selon la sénatrice : « Au Conseil de Paris, elle préside deux heures de séance sur quatre jours… Elle n’a pas plus de considération pour les fonctionnaires que pour les élus ».

La sénatrice veut croire aux chances du groupe Changer Paris, qui incarne l’opposition municipale sous la présidence de Rachida Dati. « Nous sommes le premier groupe au Conseil de Paris [Anne Hidalgo n’est majoritaire qu’avec l’addition des élus socialistes, écologistes, communistes et… « Génération·s »]. Nous sommes présents sur tous les sujets, dans tous les arrondissements, pour dénoncer ce qui ne va pas et préparer un projet. Nous devons rassembler tous ceux qui n’en peuvent plus ».

La mairie de Paris déplore les effets dont elle chérit les causes

« AA ». Un double acronyme qui est aussi la note que l’agence de notation Standard & Poor’s attribue à Paris, dans le cadre de sa gestion financière. « La meilleure note possible pour une collectivité territoriale », clament en cœur les élus de la majorité parisienne. Vrai, là aussi. Sauf que… Pour attribuer cette note, l’agence de notation de Wall Street se fonde sur la capacité de recouvrement de la dette. Et malgré un stratosphérique niveau d’endettement, Paris pourrait, le cas échéant, rembourser en vendant certains actifs immobiliers. Mais peut-on mettre en vente, pour rembourser sa dette, une partie de la voirie, des écoles, des bibliothèques ?

La municipalité, à titre de multi-propriétaire, sort gagnante de l’explosion du marché immobilier parisien. Emmanuel Grégoire l’assume d’ailleurs, toujours dans les colonnes de Libération : « Quand on accroît la dette de 3 milliards, par exemple en achetant des terrains ou des immeubles, dans le même temps nos actifs se valorisent de 15 milliards, et cela pour une raison simple : les prix de l’immobilier augmentant énormément, notre patrimoine augmente également, et cela les agences de notation le savent. » Étonnant de voir le premier adjoint d’une Ville qui réclame « le blocage des loyers » se féliciter, en même temps, de l’envolée des prix…

Mercredi 30 novembre, dans une conférence de presse, Emmanuel Grégoire annonçait que la Ville de Paris comptait réaliser 30 % d’économies sur son  « fonctionnement interne » et les « dépenses du quotidien ». Le premier adjoint présentera un plan budgétaire à la mi-décembre. Qui vivra verra !

Certains proclament déjà la fin politique d’Anne Hidalgo. C’est oublier un peu vite la saisissante capacité de rebond de cette femme dotée d’un culot monstre et d’un aplomb… tout bonnement sidérant. « Tout glisse sur elle » nous confie une élue de la Rive gauche, un peu dépitée. Aux visiteurs qui lui demandent la clef de sa bonne forme, convaincue d’elle-même, la Maire réplique : « Quand je me lève le matin, je fais comme si tout le monde m’aimait ! ». Il faut beaucoup d’imagination.

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Author: Valeurs Actuelles