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Guerre en Ukraine : enquête dans les coulisses explosives de l’ambassade de France à Kiev

Des explosions retentissent au loin. Il est 4 heures du matin, les habitants de Kiev se réveillent sous les bombes. Une vague de missiles russes vient de frapper la capitale ukrainienne. Ce 24 février 2022, la guerre est déclarée. À l’ambassade de France, c’est la panique. Le numéro deux, Bruno Caussanel, demande à une employée ukrainienne du service de presse d’annoncer rapidement sur Twitter l’ouverture d’une cellule de crise. « Quel est le numéro de téléphone ? », réagit-elle une demi-heure plus tard. Sur le réseau social, des expatriés s’affolent : la ligne ne fonctionne pas ! « Ils ont réussi à publier un mauvais numéro. Pour une cellule de crise, ça fait désordre, éreinte un diplomate. Sur le plan de la communication, c’était catastrophique. » Il faut dire que la chef du service a été rapatriée en France avec le staff non essentiel, quatre jours plus tôt, sur décision de l’ambassadeur. Sans justification. Un raté qui préfigure le chaos qui va suivre.

La responsabilité d’Étienne de Poncins dans la gestion erratique de la crise est immense, affirment à Valeurs actuelles une dizaine d’ex-collaborateurs, qui ont requis l’anonymat par peur des conséquences. Une semaine avant l’invasion, il refusait déjà, lors d’une réunion, d’avertir le ministère des Affaires étrangères de la prise en compte d’une possible évacuation pour ne pas diffuser une « prophétie autoréalisatrice » . L’attachée de défense, le colonel Andrée Évrard, juge aussi la solution « alarmiste ». Une ébauche de plan est malgré tout rédigée à la hâte. « L’ambassadeur n’a cessé de militer au Quai d’Orsay et à l’Élysée pour rester à Kiev, il ne voulait pas partir, explique un agent. Une volonté liée à son besoin de se mettre en avant, l’homme fort qui résiste. » En outre, « personne à l’ambassade ne croyait à la guerre, avoue un diplomate. On refusait de croire les Américains. Notre préparation était donc à peu près au niveau zéro ».

Au début, l’ambassadeur s’oppose même au renfort du GIGN avant de céder face à l’insistance de plusieurs chefs de service. Une dizaine d’équipiers de la Force sécurité protection (FSP) arriveront seulement la veille de l’offensive. Des militaires du commandement des opérations spéciales (Cos) sont aussi là pour préparer une évacuation par les airs, une option vite écartée après la fermeture de l’espace aérien. Sollicité, le ministère des Armées a répondu : « Pas de commentaires. » Ironiquement, Étienne de Poncins se repose finalement sur les gendarmes, qui gèrent la logistique pour la cinquantaine de personnes enfermées, dont la moitié sont Français. « Il y avait trois douches, on couchait par terre et on se rationnait », raconte un agent. Des chiens, des chats et une perruche complètent le tableau. « On aurait dit l’arche de Noé, sourit un autre. Un vrai bordel. » Pendant ce temps, « le GIGN nous rassurait et pensait dans l’action, tout le contraire de l’ambassadeur », observe un diplomate.

“On aurait dû anticiper et partir plus tôt”

Effondrée, la hiérarchie s’affranchit alors des consignes collectives. Le numéro deux insiste pour aller récupérer chez lui un disque dur rempli de photos personnelles. L’attachée de défense exige de dormir dans son logement mitoyen et refuse de prêter ses casseroles à la communauté. Le chef du service économique interdit l’accès de son bureau au GIGN. Des sacs de couchage et des effets personnels sont même volés en journée. Quant à Étienne de Poncins, il reste enfermé dans son bureau et dit en privé qu’il « n’a pas signé pour ça » et que « s’il avait su, il n’aurait pas pris ce poste », rapporte un agent. « On ne le voyait jamais, il était dans sa tour d’ivoire, confie un autre. Pas un mot de réconfort ou de soutien moral. Il descendait récupérer sa nourriture souvent après les repas et demandait même parfois du rab ! »

Confinement oblige, les caractères se révèlent dans la crise. Des agents, d’ordinaire assurés, fondent en larmes et s’avachissent dans les escaliers du hall d’entrée. Le premier conseiller, Bruno Caussanel, tantôt euphorique, tantôt déprimé, perd son sang-froid et craque aussi sous la pression. Il marche pieds nus dans les couloirs, crie un soir : « Ça va péter ! » et « Les Ukrainiens vont se faire éclater ! » en marge d’une réunion. « Les gens se lâchaient, se rappelle un agent. Comme dans un chaudron. » En viennent à faire des blagues de mauvais goût. « Heureusement qu’il était là pour prédire l’imminence de la guerre », balance un agent, en parlant de l’ex-chef de la DGSE, qui passait son temps à jouer au ping-pong. Ou : « Si la résidence de l’ambassadeur est détruite, elle le sera pour de vrai. » Le splendide duplex est en effet situé au 22e étage d’une tour qui n’en compte que quinze officiellement. Même Étienne de Poncins aime accueillir ses hôtes à dîner par cette anecdote : « Bienvenue à l’endroit qui n’existe pas. »

Débordés, les agents se relaient aussi nuit et jour pour incinérer les archives dans des fûts et des poubelles en fer dans la cour arrière. Documents confidentiels, administratifs, comptables… Tout y passe ou presque. « Tout n’a pas été détruit, glisse l’un d’eux. C’était un foutoir pas possible. » Un camion est même rempli à ras bord. Quant au responsable des archives, il est aux abonnés absents, renvoyé en France par l’ambassadeur avant la guerre. « C’est un fiasco total du renseignement. La DGSE n’a rien vu venir, fulmine une source sécuritaire. On aurait dû anticiper et partir plus tôt. » Une autre source n’épargne pas Étienne de Poncins : « Il livrait à Paris sa vérité, à la limite de la rétention d’informations. » En réalité, « dehors, c’était le Far West », dit un agent. Un collègue est agressé en pleine rue par deux jeunes, qui lui volent ses affaires, en rentrant à son domicile.

“On a tout débranché sans prévenir personne”

Le 28 février, après les menaces nucléaires de Poutine et un jour de tergiversations, l’Élysée donne enfin son feu vert à 15 heures. « Des rumeurs circulaient, les Russes allaient nous faire sortir en slip de l’ambassade pour nous humilier », se souvient un agent. Illico, « on balance au feu les derniers documents, on casse les serveurs à la masse, on coupe les téléphones en deux, raconte un autre. C’était l’apocalypse ». Le drapeau est descendu et la plaque, décrochée. En plus des vêtements de sa femme, Étienne de Poncins veut ramener son side-car soviétique et des tableaux, mais le GIGN lui dit nyet. Et dire qu’à midi, Paris a recommandé, sans rire, aux personnels de louer un garde-meubles ! À 17 h 30, le convoi de 105 personnes, dont les ambassadeurs de Belgique et du Japon, s’élance quand un des 42 véhicules rend l’âme au premier feu rouge. C’est mauvais signe.

Une heure plus tard, premiers tirs croisés. « Il fallait limiter l’utilisation des téléphones pour notre sécurité et Poncins twittait, gronde un agent. Les épouses et les familles n’ont pas apprécié. » Pis, Kiev n’a pas été prévenu du départ. Il faut trente minutes à plusieurs chefs de service pour convaincre l’ambassadeur de réclamer en personne une escorte de la garde nationale. Survolée par deux missiles, la colonne est alors braquée par des miliciens aux checkpoints. « On a donné des armes à tous les débiles qui passaient », reconnaît un soldat ukrainien. Moins gênée, Andrée Évrard, qui a déjà refusé de prendre une femme enceinte dans sa voiture, reproche au GIGN de l’avoir garée trop loin de l’entrée de leur abri pour la nuit car sa valise est « lourde à porter ». Les gendarmes sont effarés. « C’est un miracle qu’il n’y ait pas eu de mort », souffle le chef du GIGN, après avoir franchi la frontière. « Il mériterait d’être en prison pour nous avoir mis tous en danger », enfonce un autre militaire, consterné par l’inconscience de cet ambassadeur qui se vante depuis d’être « toujours resté » en Ukraine, après avoir pourtant transité par la Moldavie, la Roumanie et la Pologne.

À Kiev, la cellule de crise n’aura fonctionné pleinement que quarante-huit heures, avec un seul mot d’ordre : « Restez chez vous. » Au standard, des appels d’expatriés ont donc sonné dans le vide. « On leur a menti en disant de ne pas prendre la route alors qu’ensuite on a fui, on les a laissés tomber, enrage cet agent scandalisé. Des employés ukrainiens sont aussi venus et on leur a claqué la porte au nez. » En poste depuis vingt ans, une secrétaire a payé un passeur 400 dollars pour quitter la capitale sous couvre-feu. Et quand les Français ont appris que le convoi était parti, les messages de colère et d’insulte ont fusé. Esseulés, ils ont dû fuir par leurs propres moyens ou avec l’aide de la chambre de commerce et de sociétés de sécurité, mobilisées par des entreprises privées et… par le Quai d’Orsay. « On a tout débranché sans prévenir personne », avoue un diplomate. En quittant Kiev, la consule, choquée, en a même pleuré.

“On a été laissés seuls, sans instructions ni logement, à la rue”

De fait, le management d’Étienne de Poncins est directement mis en cause par son équipe. « Il faisait l’unanimité contre lui », confirme un diplomate. Ses ex-collaborateurs décrivent un technocrate « froid », « distant », « égocentrique », voire « incompétent », qui parle un ukrainien médiocre et se décharge sur son numéro deux « en burn-out »,« loyal » et « inexpérimenté ». Il changeait d’avis sans arrêt, favorisait ses courtisans et a dénigré auprès d’une ambassadrice des agents en partance. « L’ambiance était déjà pourrie avant la guerre », note un ancien conseiller. Un signalement pour des faits de harcèlement moral a même été adressé à la cellule “tolérance zéro” du ministère. Des décisions d’Étienne de Poncins, enfin, ont laissé pantois, telle l’annonce à tort de la préparation d’une visite présidentielle, son lobbying pour fermer le bureau de Business France ou son refus de licencier son cuisinier, malgré les recommandations de la DGSE qui le suspectait d’œuvrer pour un service de renseignements étranger, « parce qu’il fait bien les fraisiers », dixit une source diplomatique.

Et puis, plus insensé encore, il y a son projet de déménagement de l’ambassade vers un plateau avec open space d’un centre d’affaires ultramoderne, inadapté, excentré, détenu par un oligarque véreux et situé rue de… Moscou, entre les ambassades de Chine et du Pakistan. « Une aberration, affirme ce diplomate. Tout le monde était contre. » Côté sécurité, « c’est un millefeuille, si un missile tombe dessus, y a plus rien », s’inquiète une autre. Un bail a pourtant été signé en 2021 pour au moins deux ans. « C’est une mauvaise opération financière. Résultat : la France paie deux fois », souligne un agent. « Ça coûte un fric fou, mais c’est de l’argent public, donc tout le monde s’en fout », soupire un autre. Mais pour le Quai, le bâtiment actuel était trop vétuste et dangereux. « Poncins était obsédé par ce projet, confie un agent. Il voulait laisser sa trace, c’était une question d’honneur personnelle. » Retardé par les travaux censés s’achever cette année, le transfert devrait avoir lieu courant 2023.

En attendant, des agents de retour en France ont été aussi abandonnés, malgré les promesses du ministère. « Pas un mot de la hiérarchie ou de l’ambassadeur. Ils se foutaient de savoir ce qui allait nous arriver, regrette l’un d’eux. Ils ont manqué d’humanité. Il n’y a eu aucun suivi. Même les réfugiés ukrainiens ont été mieux traités. » Une diplomate, prévenue la veille de son départ, a débarqué à Roissy, un beau dimanche : « On a été laissés seuls, sans instructions ni logement, à la rue, c’était hallucinant. » Chacun a dû se débrouiller pour être hébergé par de la famille ou des amis. Ni contactés ni informés, d’autres agents ont été supprimés de boucles WhatsApp, ont vu leurs droits d’accès retirés et ont même découvert dans la presse ou sur BFM TV que l’ambassade rouvrait. « On a été exclus de tout, au courant de rien, grince ce diplomate. Poncins ne s’est jamais soucié de ses collaborateurs mais il a trouvé le temps d’écrire un bouquin. » À ce jour, des agents n’ont toujours pas récupéré leurs affaires ou les ont perdues dans la nature.

Un ambassadeur obnubilé par son image

Félicité par Emmanuel Macron, l’ambassadeur de 58 ans a reçu entre-temps la médaille d’honneur échelon or pour “actes de bravoure et de dévouement” , comme son numéro deux et sept autres personnes. « Ça se congratule. Mais où est le mea culpa de nos élites ? Quand on a laissé des centaines de Français derrière, on fait profil bas », raille cet agent, quand d’autres fustigent « des décorations arbitraires ». Des décorations, mais pas de notations. La procédure d’évaluation annuelle (FANEV), pourtant obligatoire, a été annulée, « sur décision du chef de poste », précise un diplomate. « Certaines choses ne sont pas bonnes à dire, l’image de la France doit rester propre et lisse », subodore cet agent, amer. Mais « en interne, tout le monde connaît sa réputation, personne n’est dupe, les RH savent », assure un ancien collègue. « Il est isolé au Quai et pourtant il est intouchable, surtout depuis que son amie Catherine Colonna est devenue ministre, c’est un mystère, ajoute une diplomate. Son rêve aujourd’hui, c’est Varsovie. »

La sortie récente de son livre Au cœur de la guerre confine donc à la provocation. « C’est “moi, je”. Il réécrit l’histoire », résume un agent traumatisé. « Il surfe sur un épisode douloureux où il a été médiocre et dont les conséquences auraient pu être terribles », éreinte un autre. En fait, « il est obnubilé par son image, insiste un dernier. Il était très content d’avoir plus d’abonnés sur Twitter que l’ambassadeur Lévy en Russie ». Désormais, l’expérience désastreuse à Kiev est parfois citée en exemple dans la formation des diplomates au centre du GIGN de Beynes dans les Yvelines. Tout un symbole. Contacté par Valeurs actuelles, Étienne de Poncins nous a renvoyés vers le Quai d’Orsay, qui a répondu à nos questions précises : « Nous sommes très fiers du travail accompli dans des conditions très difficiles par notre ambassade en Ukraine. Toutes les procédures applicables en cas d’évacuation ont été respectées. Il s’agit évidemment de circonstances exceptionnelles qui ont effectivement eu des répercussions sur le fonctionnement du poste. » Qu’en termes diplomatiques ces choses-là sont dites.

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Author: Valeurs Actuelles