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[Entretien] Maxime Tandonnet : « Pour de nombreux pédagogues, l’orthographe constitue un outil de discrimination et de reproduction sociale »

Valeurs actuelles. Selon une enquête de l’Education nationale sur l’orthographe, menée à quatre reprises depuis 1987 avec la même dictée pour des élèves de CM2, le nombre moyen d’erreurs a presque doublé, passant en 34 ans de 10,7 erreurs à 19,4 en 2021. Est-ce une surprise ?
Maxime Tandonnet. Malheureusement non. Les employeurs se plaignent assez régulièrement de recevoir des CV remplis de fautes d’orthographe. A l’université, les copies d’examen sont truffées de fautes, y compris en Masters 1 et 2.

La publication de cette étude a le mérite de clarifier les choses. Personne ne peut plus nier les problèmes. Certes, chacun d’entre nous peut commettre des erreurs d’étourderie, ou oublier la manière d’orthographier un mot, mais l’enquête souligne que c’est au niveau de l’orthographe grammaticale (règles d’accord entre le sujet et le verbe, accords dans le groupe nominal, accords du participe passé) que le bât blesse. Et la grammaire, c’est avant tout la logique de la phrase, et, in fine, celle de la langue. Si les élèves maitrisent de moins en moins la grammaire, c’est une démonstration de la perte du sens du langage.

La grammaire est une discipline de l’esprit, un mode de raisonnement qu’on ne peut pas déléguer à l’ordinateur.

Avec la multiplication des correcteurs automatiques – sur l’ordinateur ou le téléphone –, la maitrise de l’orthographe veut-elle encore dire quelque chose ?
L’existence de la calculette ou de machines très performantes ne nous dispense pas de savoir faire des calculs arithmétiques. La grammaire est une discipline de l’esprit, un mode de raisonnement qu’on ne peut pas déléguer à l’ordinateur, sous peine d’entrer dans une logique de robotisation et de provoquer l’atrophie de la pensée.

Dans quelle mesure peut-on se distinguer en orthographe de nos jours ?
C’est une réalité de la vie quotidienne : pour un employeur, il est préférable de lire un CV sans fautes d’orthographe. C’est un signe de discipline intellectuelle, de maîtrise de l’apprentissage de la langue. C’est pourquoi l’orthographe reste une porte d’entrée vers la réussite. Un étudiant en droit, au demeurant très bon sur les points juridiques, perdrait beaucoup à ne pas bien maîtriser le français.

Certes, la chute du niveau en orthographe s’inscrit dans le cadre plus général de l’effondrement du niveau scolaire. Reste que l’enseignement du français a fait l’objet d’un véritable travail de sape…
Le nombre d’heures dédiées à l’apprentissage du français a été fortement réduit depuis les années 60 [selon le collectif de professeurs “Sauver les lettres”, à la fin de l’école primaire, un élève de 2015 avait reçu 432 heures de français de moins qu’un élève de 1968, ndlr]. C’est une volonté marquée de donner moins d’importance à l’apprentissage de la langue.

Le professeur n’a pas vocation à se substituer à la famille.

Pour bon nombre de pédagogues et de politiques, le français a toujours constitué un outil de discrimination et de reproduction sociale. Or c’est tout le contraire : la maîtrise du français représente un moyen de promotion, y compris pour des populations d’origine immigrée. Sous la IIIe République, les hussards noirs ne défendaient pas autre chose. Cela s’appelait la méritocratie.

Que préconisez-vous pour rehausser le niveau ?
Il faudrait rendre à l’Education nationale sa vocation d’apprentissage des matières fondamentales. Il est urgent de repenser complètement notre conception de l’enseignement et de remettre l’apprentissage du français au cœur du cursus scolaire, et ce dès le CP.

L’homme « déculturé », privé ainsi de références historiques et littéraires, sera manipulable par toutes sortes d’idoles.

Mais les déclarations du ministre Pap Ndiaye ne vont pas dans le bon sens. Je ne lui jette pas la pierre, car les problèmes subsistent depuis plusieurs dizaines d’années, mais mettre la priorité sur l’éducation sexuelle comme il l’a laissé entendre, c’est attribuer au professeur des missions qui sont dévolues à la famille. Le professeur n’a pas vocation à se substituer à la famille. C’est en cela que le ministre marche dans les pas de ses prédécesseurs, par cette propension à insister sur le rôle sociétal plutôt que sur le rôle d’apprentissage du professeur. D’ailleurs, et contrairement à ce qu’on a pu dire, son prédécesseur [Jean-Michel Blanquer, ndlr] ne faisait pas mieux.

Vous écrivez dans votre dernier édito, sur votre blog personnel, que le but recherché est de fabriquer « un homme déculturé, sans racines intellectuelles, dépersonnalisé, privé de la curiosité et d’esprit critique ». Pourquoi les élites souhaiteraient-elles façonner un tel individu ?
Il existe une tendance à créer des individus assez malléables au message politique, au règne de l’argent, ou encore au “sport tout-puissant”, avec comme on le voit aujourd’hui, une Coupe du monde de football qui intéresse davantage que la maîtrise de la langue française. L’homme « déculturé », privé ainsi de références historiques et littéraires, sera manipulable par toutes sortes d’idoles.

J’ai déjà vu des étudiants de 4e année de faculté qui n’avaient jamais entendu parler de Montaigne. Connaitre la pensée de Montaigne, par exemple, c’est une manière d’enrichir sa personnalité et d’avoir des bases de réflexion qui vous permettent de réagir à des tentatives de manipulation. Autre exemple, dans la manière dont les politiques manipulent les gens par la peur, avoir lu Le Discours de la servitude volontaire de La Boétie, c’est une manière d’être capable de se prémunir contre ce type d’influence.

Maxime Tandonnet est notamment l’auteur de “Georges Bidault, de la Résistance à l’Algérie française” (2022) et “André Tardieu” (2019), publiés tous deux chez Perrin.

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Author: Valeurs Actuelles