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[Entretien] Marie-Laure Buisson : « Ces femmes militaires défendent l’amour de la patrie, le respect de la hiérarchie, un vrai sens de l’honneur et du devoir »

Valeurs actuelles. Quelle a été votre démarche en portant votre ouvrage « Femmes combattantes » ?
Marie-Laure Buisson. Je m’intéresse depuis toujours au destin de toutes les femmes combattantes. On entend peu parler de ces femmes qui ont été de véritables héroïnes au fil de l’histoire. Un soir, je suis tombée par hasard sur un reportage télévisé, qui racontait l’épopée d’une dénommée Susan Travers. Cette très grande héroïne britannique a sauvé la vie du général Koenig durant la bataille de Bir-Hakeim en 1942, participé à la libération de la France, et fut la seule et unique légionnaire féminine dans l’histoire de cette institution exceptionnelle. Malheureusement, peu de gens le savent car son nom a été effacé des livres d’histoire jusqu’à récemment. Ce destin unique est le point de départ de mon livre, qui se veut avant tout une démarche de gratitude vis-à-vis de ces femmes si courageuses. C’est cela qui me guide depuis le début. J’éprouve de la reconnaissance pour toutes ces personnalités exceptionnelles qui ont combattu contre les nazis, en France ou à Stalingrad, ou contre d’autres ennemis en Indochine, en Syrie ou encore au Sahel. C’est un honneur d’avoir pu raconter leur geste héroïque et graver leurs profils au fil des pages de mon livre

Vos personnages vous ont-ils accompagné au quotidien dans la rédaction de votre ouvrage ?
Oui. Pendant trois ans, j’ai vécu avec chacune de mes héroïnes, en symbiose complète : c’est la magie de l’écriture. J’ai pu rencontrer Geneviève de Galard, Jihane ou Cassiopée, ce qui m’a aidé à affiner les traits de leur personnalité. Pour les autres, décédées depuis longtemps, je me suis immergée dans leur histoire au point de me mettre à penser comme elles. Les soirs d’hiver, lorsque je rédigeais le portrait de la grande pilote de chasse soviétique Lydia Litviak, j’ouvrais en grand les fenêtres de mon appartement pour écrire dans le froid et imaginer ce qu’elle avait pu ressentir dans le cockpit de son Yak, pendant l’hiver 1942. Je voulais m’approcher au plus près des émotions de mes personnages, être en empathie avec elles. J’ai pu consulter les photos que Cassiopée a prise au Mali, visité les planques parisiennes de la princesse-résistante Noor, j’ai eu accès à l’album de famille de la commandante kurde Jihane qui a libéré Rakka de Daech. Je me suis immergée dans leur vie, leur histoire, et j’ai fait corps avec leurs émotions. C’est sans doute ce qui séduit les lecteurs et explique le succès du livre.

Un ouvrage sur ces « femmes combattantes » est-il nécessaire à la littérature militaire ?
Oui, bien sûr puisqu’un certain nombre de faits de guerre héroïques ont été accomplis par des femmes. Cassiopée, cette jeune capitaine de l’armée de l’air, a réussi à remonter une filière de djihadistes touaregs en les infiltrant via leurs épouses. C’est donc bien parce qu’elle est une femme qu’elle a pu les approcher et réussir à obtenir des informations sur ces terroristes maliens qui préparaient un attentat. Cassiopée a montré un instinct très sûr et elle est la preuve que dans certaines opérations, être une femme peut permettre d’obtenir des renseignements substantiels et rentrer dans la tête de l’adversaire.

C’est un ouvrage de gratitude à la gloire de femmes exceptionnelles, qui a été écrit pour que ces héroïnes ne tombent pas dans l’oubli.

Est-ce un ouvrage de revendication féministe ?
Ce n’est certainement pas un livre de revendication. C’est un ouvrage de gratitude à la gloire de femmes exceptionnelles, qui a été écrit pour que ces héroïnes ne tombent pas dans l’oubli. Par ailleurs, je ne considère pas que l’égalité entre les hommes et les femmes suppose l’abolition entre les sexes, contrairement à une certaine doxa ambiante. Et c’est précisément ce que toutes mes héroïnes ont en commun : ce ne sont pas des garçons manqués mais des guerrières pleinement femmes, qui portent le treillis sans renier leur nature profonde. Elles ont le génie de leur force et de leurs faiblesses, elles éprouvent parfois des doutes et sont aussi incroyablement courageuses. Elles ne renient jamais leur sensibilité et c’est ce qui les rend si émouvantes et uniques.

Cet ouvrage apporte-t-il un éclairage nouveau sur la place des femmes dans les armées ?
Très certainement. C’est pour cela que le jury du prix Erwan Bergot a probablement décidé de mettre à l’honneur mon ouvrage. Lorsqu’il a été publié, je m’attendais à ce que mes lecteurs aient cinquante ans ou plus. Cela s’est avéré être faux ! à chaque salon littéraire, je rencontre des jeunes femmes âgées de 16 à 30 ans qui me disent être portées par le destin de ces héroïnes, et vouloir s’engager dans l’armée. Ces jeunes femmes parlent de Susan, Lydia, Noor, Geneviève Hannah, Jihane et Cassiopée comme si elles les connaissaient. Elles sont touchées par leurs valeurs et veulent, elles aussi, « servir ».

Ce prix littéraire récompense avant tout la culture de l’audace.

Des héroïnes du temps présent donc ?
Mais bien sûr ! Jihane vit toujours à Rakka en Syrie et la française Cassiopée pourrait être la meilleure amie de ma nièce ! ces femmes sont porteuses de valeurs éternelles. Une dignité noble les habite. Ce sont des héroïnes qui défendent l’amour de la patrie, le respect de la hiérarchie, un vrai sens de l’honneur et du devoir, ainsi que l’esprit de sacrifice. C’est ce qui séduit les jeunes femmes que je rencontre.

En quoi cet ouvrage s’inscrit-il dans l’héritage littéraire d’Erwan Bergot ?
Le capitaine Erwan Bergot a écrit ses livres pour « ceux qui n’avaient jamais leur mot à dire dans l’histoire » : C’était sans doute le cas de la plupart de ces femmes, et l’armée de terre les a remerciées en primant mon ouvrage. Ce prix littéraire récompense avant tout la culture de l’audace : les sept femmes combattantes dont j’ai fait le portrait ont toutes en commun une audace incroyable et beaucoup de dignité. Et mieux que tout : à aucun moment, aucune d’entre elle n’a cherché à percevoir la moindre rétribution pour les actes héroïques accomplis. Une fois leur devoir terminé, elles sont revenues à leur vie d’avant, sans jamais chercher ni la gloire, ni les médailles. Leur audace, leur humilité, leur patriotisme, sont précisément des valeurs cardinales de l’armée de terre. C’est donc à ces sept héroïnes que revient ce Prix Erwan Bergot plus qu’à moi !

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Author: Valeurs Actuelles