Valeurs Actuelles relais de brèves

En Lorraine, la bataille pour sauver une abbaye d’un promoteur immobilier

L’ancienne abbaye bénédictine fondée au VIème siècle par le duc d’Aquitaine dispose encore d’un parc qui s’étend sur un hectare et demi. A Longeville, impossible de l’ignorer. Tout le monde connaît cette bâtisse de grande qualité architecturale. En 1954, l’abbaye devient un centre de repos et de convalescence. Il y a quatre ans, l’Union pour la gestion des établissements des caisses d’assurance maladie (Ugecam), qui possède l’abbaye devenue maison d’accueil pour handicapés, signe un compromis de vente de 700 000 euros avec Gregory Bigel, un promoteur immobilier de la région.

Le site classé est alors destiné à un double projet. Une maison médicale, des appartements et une salle de réunion seraient établis dans la demeure historique tandis que sur le terrain du parc émergerait un lotissement. Le complexe de seize lots d’habitations constitue le second volet de l’initiative. Mais en 2019, l’affaire prend un tournant lorsque la municipalité se met au travers de l’entrepreneur. Celle-ci bloque le programme immobilier en refusant la délivrance des précieux permis de construction et d’aménagement. Grégory Bigel saisit la justice et se retourne contre la ville.

« Une prestation avait été donnée devant les riverains pour leur exposer le projet » raconte Le promoteur pour qui celle-ci s’était « très bien passée ». Selon lui, le projet allait bon train, les terrains étaient commercialisés lorsque l’opposition de la mairie a mis un terme au processus. Après le recours, le tribunal avait demandé aux adversaires d’entamer une phase de conciliation. La municipalité aurait alors adressé une proposition de rachat à la société immobilière. La Mairie, selon Gregory Bigel, aurait soudain décidé d’y établir ses locaux. Mais la conciliation n’a pas abouti. « Le prix de rachat était dérisoire » proteste-t-il. Pour lui, le refus de permis relève de l’abus de pouvoir : « J’aurais pu attaquer en demandant ce permis. Mais l’ambiance et les relations avec la ville m’ont découragé de m’entêter dans ce projet ».

«  J’ai rénové plus d’immeubles que la commune »

Pour justifier le refus de construire les résidences pavillonnaires sur le terrain, l’arrêté municipal évoque l’extension du réseau d’électricité, dont la charge reviendrait à la commune. Il mentionne également une étude selon laquelle une partie du mur d’enceinte, trop proche des habitations, menace de s’écrouler. La décision a été rendue le 10 novembre dernier, condamnant la ville à verser 28 200 euros à la SAS du promoteur, somme à laquelle s’ajoutent 3000 euros pour frais de litige.

Emmanuel Thiry, Maire de Longeville, se félicite malgré tout de l’abandon du projet. Selon lui, seule une initiative « respectant le site dans son intégralité en préservant son architecture et son environnement » pourrait donner lieu à un accord partenarial. Pour ce patrimoine historique de la ville, il exige « un rapport de confiance, avec des valeurs partagées, et une transparence de chacun sur ses intentions ».  A l’inverse, ceux ayant « pour seul objectif la spéculation foncière » sont à ses yeux inacceptables.

Des propos qui irritent l’homme d’affaires. Le non-respect du patrimoine dont l’accuse le Maire serait selon lui diffamant. « A chaque parole, il s’enfonce davantage! », fulmine Gregory Bigel qui affirme ignorer d’où sortent ces allégations. « On a l’habitude de rénover des bâtiments historiques et classés. J’ai rénové plus d’immeubles que la commune ». D’après lui, ces propos portent atteinte à l’image de la société. Celle-ci planche actuellement sur la rénovation de la banque de France à Verdun. Sur le site internet d’une de ses entreprises immobilières, on atteste de plusieurs rénovations de bâtiments anciens. Des rénovations respectueuses du bien, qui semblent donner une nouvelle vie à ces sites “remarquables”. On trouve aussi des réalisations de quartiers résidentiels. Et ce sont plus certainement ces constructions qui ont effrayé la ville.

« Pour moi, c’était un bon projet de réhabilitation de l’ensemble du site, sans générer de nuisances sur l’environnement », confie Cécile*, ancienne élue au conseil municipal, à Valeurs actuelles. « C’est un bâtiment qui méritait d’être réhabilité. Il faut aussi le mettre en conformité avec les normes », poursuit la longevilloise. Selon elle « La commune n’a pas les épaules pour un tel chantier… Et ce n’est pas son rôle ! ». D’autant que le compte rendu d’une séance municipale l’interpelle : « Quelques mois plus tard, en décembre, la municipalité a voté une extension de réseau d’électricité sur un autre site du centre-ville, pour la création de 21 logements.» Cette extension, selon le rapport, pourrait servir d’autres projets à l’avenir.

Un projet dans la tradition sociale?

D’autres habitants de la commune regrettent l’abandon du projet. Germaine est l’arrière petite nièce de l’ancien propriétaire de la bâtisse, nommée « le château » par les habitants. Elle a bien connu les lieux, dans lesquels elle a travaillé étant jeune, alors qu’une maison de repos y était installée. Selon elle, la demeure « qui ne peut pas être achetée et habitée par un particulier, doit être réhabilité. « On a l’habitude de rénover des bâtiments historiques et classés. J’ai rénové plus d’immeubles que la commune. » Quant à un éventuel lotissement dans le parc, celle-ci n’est pas opposée à l’idée : « le parc est agréable, on pourrait bien y construire quelques villas. Je trouvais le projet sympa. C’est beau d’habiter et faire vivre un lieu si chargé d’histoire. »

Au presbytère en revanche, on considère que si ce projet avait l’avantage d’entretenir et réhabiliter le patrimoine matériel, l’histoire sociale du lieu aurait quant à elle été bafouée. Dès le XIIIème siècle, un hôpital est installé dans l’abbaye. « Le projet lucratif et spéculatif ne s’inscrivait pas dans la tradition historique du lieu », soutient le presbytère pour qui le bâtiment devrait répondre à un projet à vocation sociale, honorant la tradition de ce lieu d’hospices.

Alors qu’elle suscite les convoitises, l’état de l’abbaye se dégrade. Le bâtiment principal s’est encore détérioré depuis les lenteurs du procès. Entre préservation de la pierre et perpétuation de la tradition sociale, l’abbaye saint Martin des Glandières est au cœur des préoccupations des habitants, qui surveillent de près les projets.

Lire la suite sur Valeurs Actuelles ...

Author: Valeurs Actuelles