Valeurs Actuelles relais de brèves

[Edito] Quand Emmanuel Macron déforme l’histoire de l’immigration

Paradoxalement, la France a été un pays d’émigration du Moyen Âge jusqu’à la Révolution. Nous l’avons oublié, car les statistiques n’existaient pas : mais le royaume de France, le plus riche terroir agricole d’Europe, a toujours été capable de nourrir une population nombreuse et féconde jusqu’au milieu du XIXe siècle.

​Quelques épisodes d’émigration sont restés dans les mémoires, des croisades jusqu’au Canada français, en passant par l’exil des huguenots. Les Français ont ainsi longtemps contribué à repeupler l’Espagne délaissée après la Reconquista, ou l’Allemagne après ses grandes catastrophes démographiques (grande peste, guerre de Trente Ans, etc. ).

​Ajoutons à cela 5 millions de Terre-Neuviens, au taux de mortalité très élevé, et les soldats des guerres qui ont décimé des générations de Français, de Louis XVI à la Grande Guerre. On se rappelle la formule de Napoléon après Eylau : « Une nuit à Paris réparera tout ! »

​Mais la fécondité s’est arrêtée au milieu du XIXe siècle, quand les paysans français ont pris conscience que la terre qu’ils avaient reçue à la Révolution ne devait pas être divisée, au risque d’appauvrir leurs héritiers. Il n’a pas été utile de leur enseigner la contraception à l’école ! De ce fait, la France a été le premier pays au monde à entrer dans la transition démographique, et le premier à en sortir : la population française s’est immobilisée de 1870 à 1945, autour de 39-40 millions de Français. Or dans le même temps, l’Allemagne ennemie est passée de 40 à 80 millions d’habitants.

​On comprend que les chefs politiques français aient fait feu de tout bois pour sortir de cet étau, en encourageant d’abord l’immigration, en l’incitant ensuite à s’installer sur le sol français, puis en poussant la natalité française. Il fallait des hommes pour faire la guerre. Un défi analogue se posait en Algérie, où il n’y a jamais eu plus d’un Européen pour sept à huit musulmans. C’est pourquoi l’Algérie coloniale a encouragé l’immigration européenne au milieu du XIXe siècle, puis sa naturalisation dans les années 1880, très vite transplantée en métropole. Ainsi, la IIIe République a réinstauré le “droit du sol” supprimé par la Révolution, quand il y avait trop d’hommes.

​En Algérie, ce furent des Espagnols, des Italiens et des Maltais ; en métropole, d’abord des Flamands, puis des Allemands, des Italiens et des Espagnols. Au tout début du XXe siècle, des travailleurs kabyles d’Algérie ont été invités à traverser la mer, ce qui avait le double avantage de décharger l’Algérie et de satisfaire le patronat français, toujours demandeur de bras depuis l’époque industrielle : la moitié des Français, qui étaient ruraux, n’avaient aucune intention de quitter leurs fermes.

Que dire de notre histoire migratoire ? En premier lieu, qu’on ne la connaît pas, d’autant plus que pour nos élites formées à Sciences Po, l’histoire commence en 1945.

​La France est donc devenue lentement et par étapes une nation d’immigration, entre 1850 et les années 1970. Pour ne pas pousser très fort l’immigration dans les Trente Glorieuses tout en augmentant fortement la main-d’œuvre française, nos dirigeants ont trouvé des moyens plus efficaces : fin de la paysannerie, mise au salariat des Françaises, lutte contre les petits indépendants, encouragement de la natalité. De sorte que jusqu’en 1975, l’immigration – qui n’est que marginalement familiale – demeure peu élevée par rapport à nos jours. De surcroît, Italiens et Espagnols sont rentrés dans leur pays par millions quand leur pays a accédé à la prospérité.

​Alors que dire de notre histoire migratoire ? En premier lieu, qu’on ne la connaît pas, d’autant plus que pour nos élites formées à Sciences Po, où l’histoire a été très maltraitée depuis le départ de René Rémond, l’histoire commence en 1945, et de plus en plus dans les années soixante ou soixante-dix.

​En second lieu, que ce sont les motivations des élites qui poussent les feux de l’immigration. D’une part, depuis le milieu du XIXe siècle, le patronat a besoin de tâcherons et de manœuvres (et maintenant de cyclistes) pour remplir les emplois et les tâches que le passage par l’école de la République discrédite auprès des jeunes Français. Nous n’avons pas un patronat à la japonaise, qui s’arrange avec le machinisme et rémunère fortement les emplois de cuisiniers par exemple (c’est pourtant plus facile de faire des sushis qu’un tournedos Rossini).

La parole politique s’affranchit de l’histoire tout en étant service par des historiens « organiques » comme disaient les marxistes.

​D’autre part, la bourgeoisie des grandes villes a besoin de domestiques et d’employés. Jusqu’aux années soixante, elle les recrutait à la campagne, voire aux colonies, mais ces temps sont terminés, depuis que Bretons – grands pourvoyeurs de Paris au XIXe siècle – et autres provinciaux se sont enrichis ou sont protégés par l’État social.

​Enfin, de nos jours, l’immigration alimente aussi tous les métiers et les fonctions interlopes des bas-fonds de la société, désertés par les gens du cru depuis la réduction des familles et la “déconstruction” des classes populaires.

​Pourquoi la parole politique, fut-elle suprême, est-elle dans l’inversion de ces faits historiques ? Parce qu’elle n’a pas de compte à rendre à la vérité, qu’elle s’affranchit de l’histoire qu’elle ne connaît pas, tout en étant servie par des historiens “organiques”, comme disaient les marxistes. Le discours politique est par nature idéologique et biaisé, car ses objectifs – parfois légitimes, voire nécessaires -ne sont ni la science ni le vrai, mais la propagande, la communication, l’emphase ou la séduction. C’est même la matière première des historiens !​

* Pierre Vermeren est professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne. Dernier livre paru : “la France qui déclasse, de la désindustrialisation à la crise sanitaire” (Tallandier).

Lire la suite sur Valeurs Actuelles ...

Author: Valeurs Actuelles