Valeurs Actuelles relais de brèves

[Edito] Annie Ernaux, le creux critique

Visite guidée et commentée, en trois volets, des sentiments profondément négatifs qu’elle éprouve à l’endroit de son ancien rival pour la distinction suédoise. Premier volet, idéologique et féministe : « Il a des idées totalement réactionnaires, antiféministes, c’est rien de le dire ! » Attention, argument d’autorité ! Passons sur le fait qu’il n’est pas correct de dire “c’est rien de le dire”, car cette syntaxe fautive est probablement une élégance de “transfuge social”, incompréhensible pour un esprit conservateur, donc enténébré. Sur le fond, Houellebecq aurait, en effet, bien voulu qu’un certain nombre de novations politiques et sociales n’aient pas eu lieu, et voudrait encore qu’un certain nombre de choses soient conservées plutôt qu’abandonnées. Ça ne fait pas de lui un écrivain qui voudrait seulement (“totalement”) une réaction, ni que cette réaction soit de droite.

Si le dégoût, du narrateur comme du lecteur, n’a pas sa place en littérature, que fait-on de Maupassant, de Flaubert ?

« J’ai arrêté de le lire à cause de son image des femmes, des mères, des femmes mûres, sa manière de décrire les peaux, les seins qui tombent. » Attention, sensibilité blessée ! C’est vrai : Houellebecq dépeint parfois des femmes moches, à qui il reproche d’avoir terminé dans une impasse historique et personnelle, entraînant au passage leurs proches. Il les peint souvent à la Jérôme Bosch : la laideur de leur âme se déporte sur leur corps. Choderlos de Laclos avait aussi fait le coup à la marquise de Merteuil. Même si c’est désagréable, faut-il pour autant que dans la littérature contemporaine, par décret culturel, les seins remontent et les fesses deviennent toutes brésiliennes, que les mères de famille et les femmes mûres soient toutes d’un érotisme fabuleux ? Les femmes doivent-elles être forcément belles parce qu’elles sont femmes ? Si le dégoût, du narrateur comme du lecteur, n’a pas sa place en littérature, que fait-on de Maupassant, de Flaubert ?

​Deuxième volet, la guerre culturelle globale : « Quitte à avoir une audience avec ce prix, étant donné ses idées délétères, franchement, mieux vaut que ce soit moi ! » Attention, Gramsci ! Pour Annie Ernaux, le juge de la littérature n’est pas le lecteur attentif, départi, qui met au loin les petites bagarres de son temps et qui se demande dans le silence de sa lecture si l’écrivain a su manier l’art littéraire pour le toucher profondément en tant qu’homme ou femme de son époque, à travers les vérités qu’il attrape avec son style. Non. C’est la société, ici désignée par “audience”, qui fait le tri pour que l’histoire passe, en écoutant sagement les tribuns et se laissant infuser par les idées de celui qui aura gagné et occupera seul l’estrade. Et il vaut mieux, pour Ernaux, que ne montent sur cette estrade que les tenants de ses aspirations humaines au progrès.

Dès qu’elle parle d’autre chose que d’elle-même, Annie Ernaux n’a plus beaucoup d’intérêt.

Troisième volet, son style : « L’écriture, il n’y en a pas. Alors il est très traduit, parce que c’est extrêmement facile à traduire. » Attention, disqualification sans fondement ! Tous ceux qui connaissent un peu l’histoire littéraire savent bien que dans cent ans, quand on cherchera à mettre une note de un à dix sur la présence d’un style dans les œuvres respectives d’Ernaux et de Houellebecq, on ne sera toujours pas d’accord.

​Bref, dès qu’elle parle d’autre chose que d’elle-même, Annie Ernaux n’a plus beaucoup d’intérêt. Une suggestion de sujet de thèse : l’autoérotisme vindicatif dans la littérature contemporaine.

* Marin de Viry est écrivain et critique littéraire.

Lire la suite sur Valeurs Actuelles ...

Author: Valeurs Actuelles