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[Bigot] La réforme des retraites à la lanterne

Lorsqu’éclata, sans crier gare, le grand chahut de mai 68, de Gaulle était en déplacement en Roumanie. La bronca contre la réforme des retraites, alors même qu’Emmanuel Macron était en déplacement Outre-Pyrénées, était, elle, très prévisible.

Le Président a voulu affecter la sérénité face au mouvement social ; il a oublié qu’un capitaine ne doit jamais quitter son navire par avis de tempête. Un président ne doit d’ailleurs jamais parler de la France depuis l’étranger : c’est une règle de politesse républicaine dont le plus illustre Marcheur s’était déjà affranchi.

Le Président fait semblant d’oublier les 42 % des Français qui ont voté Marine Le Pen et les 28 % d’abstentionnistes.

Quant à prétendre qu’en renouvelant son mandat à l’Élysée, les Français avaient « en même temps » voté pour sa réforme, cet argument est une provocation. Le Président fait semblant d’oublier les 42 % des Français ayant voté pour son opposante et donc contre sa politique. Le chef de l’État tient également pour quantité négligeable les 28 % d’abstentionnistes, et feint de ne pas comprendre qu’une part de ses électeurs de second tour était au moins aussi hostile à Marine Le Pen qu’à l’allongement de la durée de cotisation.

Ajoutons que pendant sa campagne éclair, le président sortant a été très allusif sur les retraites. D’ailleurs, le meilleur procureur contre la réforme Macron, n’est-il pas Macron lui-même ? Citons-le : « Quand aujourd’hui on est peu qualifié, quand on vit dans une région en difficulté industrielle (…) qu’on a une carrière fracturée, bon courage déjà pour arriver à 62 ans. (…)On va vous dire “il faut maintenant aller à 64 ans.” (…) ça serait hypocrite. » Nous étions en 2019 et le président conditionnait alors l’allongement de la durée de cotisation à l’amélioration du taux d’emploi des seniors.

Trois ans plus tard, la bataille du chômage est loin d’être gagnée, même si la propagande macroneuse relayée par des médias gavés de subvention veut faire passer l’explosion des radiations de demandeurs d’emploi, celle des micro-entreprises et des contrats l’alternance pour une victoire. Hypocrite.

La stratégie du marteau et de la pantoufle

Et pourtant, le chef de l’État pense pouvoir finalement imposer aux Français cette réforme dont ils ne veulent pas. Pourquoi ? Son calcul est le suivant : “Les Français sont majoritairement hostiles à ma politique mais sidérés par l’inflation ; sédatés par mes aides et soumis par ma répression des gilets jaunes, ils vont subir.”

Les Français sont massivement contre mais ils resteront sur leur canapé. C’est la stratégie du marteau et de la pantoufle. Le gouvernent impose sa réforme à coup de marteau à un peuple en pantoufle. L’individualisme a tout recouvert.

Assurément, les syndicats sont peu représentatifs. Les récits socialo-marxistes n’embarquent plus les foules. Mais le réformisme giscardo-rocardo-juppéo-macroniste n’a jamais emballé grand monde. Le grand soir est mort mais le ruissellement du capitalisme global est à sec. L’individualisme a effectivement tout recouvert.

Et c’est si vrai que c’est à la fois pour sauver son image personnelle et pour donner un signe aux marchés (qui agrègent les intérêts individuels des rentiers) que le président est si pressé de faire voter sa réforme.

Mais la raison qui rendait la mobilisation improbable, l’individualisme triomphant, la rend aussi inacceptable aux yeux de nombreux salariés qui n’ont aucune envie de travailler deux ou trois ans de plus pour les beaux yeux de Macron ou ceux de la BCE.

Pour un peuple qui croit de moins en moins à la résurrection, la retraite offre une sorte de paradis de poche.

Exactement comme l’insécurité qui n’est qu’un sentiment pour ceux qui ne la subisse pas, le poids réel et symbolique de deux années supplémentaires de labeur ne pèse rien pour des cadres supérieurs qui n’ont aucune envie d’arrêter de travailler car ils n’ont jamais trimé. La révolution managériale (La Trahison des Chefs, Guillaume Bigot, Fayard, 2013) et numérique a produit un monitoring individuel du travail mais a également engendré la famine temporelle repéré par le philosophe Hartmut Rosa (Aliénation et accélération, vers une théorie critique de la modernité tardive, Hartmut Rosa, la Découverte, 2014).

Pour un peuple qui croit de moins en moins à la résurrection, la retraite offre donc une sorte de paradis de poche auquel il semble très dangereux de vouloir toucher.

Imposer cette réforme au forceps n’est pas sans risque et comme le rappelait Emmanuel Todd samedi 21 janvier, dans le cadre de l’université de République Souveraine, prétendre faire simultanément la guerre à la Russie et aux Français est peut-être un peu présomptueux.

Cet allongement des cotisations imposé contre la majorité des Français remue le carambar dans la carie du divorce entre gouvernés et gouvernants ; entre actifs et retraités, entre habitants des grandes métropoles et ceux de la France périphérique, entre cadres qui débutent tard dans la vie active, ont un job intéressant et ceux qui occupent des tâches répétitives et harassantes et qui commencent tôt ; entre ceux qui connaissent des ruptures de carrière et les autres.

Si les Français sont jaloux, égoïstes, vindicatifs et de mauvaise foi, ils sont aussi extrêmement sensibles à l’injustice.

Le bras de fer entre partisans et adversaires de la réforme des retraites oppose le bloc élitaire au bloc populaire.

Bien plus que de confronter le gouvernement allié à LR aux centrales syndicales alliés aux partis de gauche, ce choc est celui de la gauche, du RN et des abstentionnistes contre les notables. Et si d’aventure, la crise s’envenimait, la désaffiliation et la faible représentativité des syndicats et des partis rendront très difficile le freinage d’un mouvement sans tête et sans courroie de transmission.

Et il n’est pas impossible que le vieux sang révolutionnaire qui coule dans les veines de la nation se mette à bouillir.

Car si les Français sont jaloux, égoïstes, vindicatifs et de mauvaise foi, ils sont aussi extrêmement sensibles à l’injustice. L’égalité est notre passion première. Les Gaulois peuvent alors se montrer très réfractaires à l’autorité.

Ah ! Ça ira, pensait Macron. Ça ira, ça ira… pas si bien que ça et la réforme risque de finir à la lanterne !

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Author: Valeurs Actuelles