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Beaucoup de talent pour la forme, beaucoup de questions sur le fond : que vaut vraiment Jordan Bardella ?

Il n’y a pas grand-chose de pire, en ce moment, que d’écrire sur Jordan Bardella. Le consensus inspiré par le nouveau président du Rassemblement national, intronisé sur la scène parisienne de la Mutualité le 5 novembre dernier, apparaît comme piégeux : 27 ans, beaucoup de dents, avenant, beau, alerte, et lisse.

​Quand a-t-il éclos ? Personne ne s’en souvient, tant l’ascension fut soudaine. Passé de rien à tête de liste de son parti aux élections européennes de 2019, passé de tête de liste à meilleur porte-parole de sa formation, et désormais prétendant à tout dans la tête de tous, y compris 2027.

​Entre Jordan Bardella, enfant de sa génération, et la politique, il s’agit avant tout d’une histoire de télévision, de captation des chaînes d’information aux plateaux à plus grande diffusion. « Ce sont ses débuts, comment vous le trouvez ? », demande il y a quelques années, avide de ressenti, son attachée de presse à un Alain Duhamel qu’elle vient de croiser. « Je n’avais pas été ébloui, mais il avait quelque chose », se remémore le journaliste. Quoi au juste ? « Une personnalité, et, en même temps, quelque chose de réfréné. Comme un manque de confiance en lui, sans doute dû à son défaut de formation initial. »

​Des duels remarqués avec Gérald Darmanin ou Olivier Véran

L’univers médiatique parisien décide néanmoins de lui donner sa chance. Un on-ne-sait-quoi, chez ce jeune homme, permet de le démarquer de ses comparses du Front national : « Avec lui , réalise un directeur de rédaction télévisuelle, il n’y a pas les trois gouttes de soufre, ressenties en général à cent mètres, quand un gars du RN arrive en studio. » Enjôleur, le nouveau président du Rassemblement national soigne la presse, reste quarante-cinq minutes à discuter en loge avec un responsable de la télé, se montre très courtois avec ses opposants politiques une fois la caméra coupée.

​Jordan Bardella se voit désormais invité bien au-delà de CNews, LCI ou BFM TV. Si ces canaux d’information continue ont parfois besoin de bretteurs, les chaînes généralistes exigent uniquement des intervenants de haut niveau. Les soirs de présidentielle ou d’élections législatives, France 2 et TF1 se disputent pour l’avoir dès leur prise d’antenne. « Pour les politiques, ces soirées sont un formidable révélateur, explique un patron de l’audiovisuel public. Il leur faut, pour crever l’écran, performer entre 20 heures et 20 h 15. Or en 2022, il a tenu son rang. » Avant le premier tour des élections législatives, cette année, France 2 avait organisé un grand débat, en juin, avec Adrien Quatennens pour La France insoumise, Olivier Véran pour le gouvernement, Guillaume Peltier côté Zemmour, Julien Bayou pour Les Verts ou encore Charles Consigny pour Les Républicains. De l’avis de tous, Bardella en était sorti grand gagnant. Suivront des débats mémorables avec Gérald Darmanin, en face-à-face avec Véran, et des prestations plus que remarquées aux deux tours de l’élection présidentielle.

« En débat de second tour d’une élection présidentielle, il serait meilleur que Marine Le Pen », ose un ministre.

​Qu’en cet automne les compliments pleuvent… Ici, c’est un conseiller de Bercy qui s’ébahit devant tant de « talent », là un ancien de Matignon rigolard devant une séquence où le jeune mariniste éconduit une journaliste de Mediapart. « Je devrais en dire du mal, s’excuse notre interlocuteur après avoir fini de rire. Mais je trouve qu’il a une très bonne rhétorique, mélangeant art oratoire et calme. Loin du RN malodorant et de la polémique Fournas. » « En débat de second tour d’une élection présidentielle, il serait meilleur que Marine Le Pen », ose un ministre.

​En privé, Édouard Philippe lui-même tempère les louanges venues de toutes parts : « Il est très bon dans l’exercice que je respecte le moins : les débats télévisés. » Question subsidiaire : que vaudrait- il comme président de région ou pilote de politiques publiques ? Il ne fallait pas croire que la facilité affichée par Bardella suffirait à l’immuniser… Les mêmes qui l’encensent l’enflamment. « Belle carrosserie, mais avec quoi dans le moteur ? », demande Alain Duhamel. « Très bon dans les petites phrases, mais a-t-il une pensée propre ? », renchérit un membre de cabinet ministériel.

​Une vie d’enfant gâté de la politique

​Voilà l’une des clés de l’entretien qui suit. Pouvoir appréhender sinon l’idéologie, à tout le moins l’univers intellectuel de l’un des phénomènes politiques de ces derniers mois. Lui que ses adversaires internes — partis dans un éphémère fracas — taxent d’identitaire, est-il seulement de droite ? Qu’a-t-il à dire, une fois refermé le robinet à eau vaporeuse de l’actualité ? Derrière le geste précis du professionnel, quelle place pour l’imagination ?

​Avec sa vie d’enfant gâté de la politique, le jeune premier ne peut que prendre le risque de passer pour une tête à claques. Pas beaucoup plus vieux que l’intéressé, le ministre des Transports, Clément Beaune, pointe les prompteurs, les éléments de langage, et « une manière léchée mais très cliché » de faire de la politique. Des portraits de Jordan Bardella, ses contempteurs retiennent que ce jeune homme fait du sport dans son bureau avec un coach perso et se déplace avec un garde du corps. Que l’aisance diffère du charisme, lequel diffère lui-même du magnétisme. Qu’on aimerait bien voir combien de temps il tiendrait dans un métier pénible. Que la précocité va de pair avec l’artificialité et le narcissisme, comme dans la chanson Hier encore du regretté Charles Aznavour : « Ignorant le passé, conjuguant au futur / Je précédais de moi toute conversation / Et donnais mon avis que je voulais le bon / Pour critiquer le monde avec désinvolture. »

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Author: Valeurs Actuelles