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À Marseille, la droite déchirée

L’année 2020 restera dans les mémoires marseillaises comme celle d’un cataclysme politique. Après un quart de siècle de gestion par l’indéboulonnable Jean- Claude Gaudin, la mairie centrale de la deuxième ville de France bascule à gauche. Une victoire emportée après un long suspense par l’éphémère maire écologiste Michèle Rubirola, à la tête du Printemps marseillais, une coalition de gauche ratissant des socialistes aux communistes. Tout n’était pas écrit, et Les Républicains (LR), partis divisés entre la candidature officielle de Martine Vassal et celle du dissident Bruno Gilles, ayant rejeté la main tendue par le Rassemblement national (RN), en ressortent avec d’immenses regrets. Depuis, de nombreux historiques locaux du parti se sont rapprochés du macronisme : le président du conseil régional, Renaud Muselier, la présidente du département et de la métropole Aix- Marseille-Provence, Martine Vassal, le maire des IXe et Xe arrondissements, Lionel Royer-Perreaut (devenu député Renaissance)…

Cette période mouvementée a brouillé les repères. Ceux qui, hier, étaient tous unis sous la même bannière se retrouvent dispersés. Certains ont officiellement rejoint le parti de la majorité présidentielle. D’autres, sans pour autant franchir le pas, ont soutenu Emmanuel Macron à l’élection présidentielle. Démise de ses fonctions au sein de LR, Martine Vassal n’a pour autant jamais vraiment rompu avec sa famille politique. Jean-Claude Gaudin a, de son côté, soutenu Sabrina Agresti-Roubache, candidate Renaissance aux élections législatives, face à sa concurrente LR, Sarah Boualem, mais demeure pourtant membre du parti. D’autres sont restés loyaux et représentent une droite sans compromission avec le camp présidentiel, comme l’ancien député Guy Teissier et le sénateur Stéphane Le Rudulier, désormais secrétaire de la fédération départementale.

Au sein des conseils municipal, départemental et régional, les loyalistes travaillent donc au quotidien avec les ambigus et les transfuges, au sein des mêmes groupes issus des listes LR aux dernières élections. Au-delà des récents changements d’obédience, les liens personnels ne se sont en réalité jamais défaits, et l’entente reste cordiale. « Martine Vassal reste complètement de droite, considère Guy Teissier. Sa présidence de la métropole, où elle travaille avec des maires de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, des communistes au RN, l’oblige à beaucoup de conciliation », observe l’ancien député. Le conseiller municipal et départemental Yves Moraine, ex-maire du IVe secteur, rappelle qu’« elle a soutenu Emmanuel Macron à l’élection présidentielle, car il a fait des efforts importants sur le territoire métropolitain et marseillais. Mais elle n’a pas adhéré à la majorité, et a même soutenu certains candidats LR aux législatives ». Un positionnement médian, idéal pour prétendre rassembler la droite et le centre aux prochaines municipales.

Éparpillés façon puzzle

Au conseil municipal, Lionel Royer- Perreaut vient de créer un nouveau groupe, Ensemble pour les Marseillais, scission du grand groupe de l’opposition de droite, qu’il présente comme une « clarification ». Pour le pilier de la droite marseillaise Guy Teissier, « ce n’est qu’un embryon de groupe, puisqu’ils ne sont que cinq. Tous les autres sont restés, même ceux qui avaient peut-être été un peu pressés de voir comment les choses se passaient ailleurs, sans pour autant rejoindre Renaissance ». « M. Royer-Perreaut siège à l’Assemblée nationale avec la majorité, c’est donc normal qu’il crée un groupe macroniste à la Mairie de Marseille », abonde Yves Moraine, qui rappelle que parmi ceux qui ont rallié le président de la République, « un certain nombre a souhaité rester dans le groupe de la droite et du centre issu de la liste de Martine Vassal, comme le vice-président de la métropole Didier Parakian ».

Malgré sa mise en retrait, Jean-Claude Gaudin n’a jamais quitté sa famille politique. « Je le vois encore régulièrement, nous avons des liens d’affection très forts, il est de très bon conseil, car il connaît bien les arcanes de la politique que je suis en train de découvrir », confie à Valeurs actuelles la députée Renaissance Sabrina Agresti-Roubache. « Mais M. le maire est très fidèle à son parti. Avec la carrière politique qu’il a eue, son soutien était plus un geste d’élégance que politique », explique-t-elle. « Jean-Claude Gaudin n’a pas pris position pour tous les macronistes, mais pour une personnalité bien précise : Mme Roubache, eu égard aux liens personnels qu’il entretient avec elle. Cela ne vaut pas soutien macroniste d’une quelconque manière », précise Yves Moraine.

L’ancien maire aurait également considéré qu’elle était la seule à pouvoir l’emporter face à la Nupes et au RN. « Je l’ai vu il y a quelques jours, il m’a rappelé qu’il était toujours à jour de sa cotisation et qu’il allait voter pour la présidence du parti. Je comprends le parler Gaudin, cela signifie : “je n’ai pas quitté ma famille” », décrypte Guy Teissier.

La tentation de l’union face à la gauche

Face au Printemps marseillais, des voix s’élèvent pour réclamer une alliance des droites. Fidèle à la ligne d’Éric Zemmour, le sénateur Stéphane Ravier prêche inlassablement pour une coalition au niveau local. C’est la raison d’être du nouveau parti qu’il a lancé en octobre dernier, nommé Marseille d’abord !. « Ma ligne, c’est de continuer à tendre la main à ce qu’il reste de la droite à Marseille, persuadé qu’il y a beaucoup d’électeurs qui sont orphelins d’une vraie droite », explique l’élu Reconquête !. « Notre travail consiste à leur faire savoir qu’il y en a une, ou plutôt qu’il y en a plusieurs et qu’elles peuvent se réunir, à moins de vouloir laisser à Payan et à sa bande de “wokistes” l’opportunité de rempiler six ans de plus. »

Marseille d’abord ! est « un nouveau-né qui grandit », explique celui qui revendique déjà 200 adhérents et plusieurs campagnes d’affichage, notamment sur la délinquance et la hausse de la taxe foncière à Marseille. « Il faut reconnaître que Stéphane Ravier est très actif pour contrecarrer ce qui ne marche pas forcément dans cette ville, avec beaucoup de vigueur et d’entrain », admet Guy Teissier. Toutefois, s’il dit « comprendre le sens de sa démarche », il estime que « c’est une tâche extrêmement difficile, car les LR à Marseille sont déjà majoritairement très droitiers et il subit la concurrence du RN, qui a le vent en poupe à l’Assemblée nationale en ce moment ».

Malgré les efforts du sénateur des quartiers nord, si une partie de la droite classique semble tentée par un rapprochement, ce n’est pas avec le camp national, mais avec le centre. « Je veux que LR se renforce et que ce soit le point central de la future liste d’alternance à Marseille », affirme Yves Moraine, resté fidèle au parti. « Mais il faudra aller au-delà et s’élargir, y compris avec des gens qui ont fait le choix d’Emmanuel Macron ; on ne gagne pas une ville comme Marseille sans alliance. On peut l’ouvrir à des personnalités de droite, mais on ne va pas s’allier avec le RN ou Reconquête ! », est-il persuadé. « Face au Printemps marseillais, s’il n’y a pas d’Été marseillais, réunissant LR et Macron, nous ne gagnerons pas », abonde un cadre LR local, proche du camp présidentiel. Une perspective qui n’enchante guère Stéphane Ravier, pour qui cela reviendrait à « continuer à être les otages d’un centre qui vide la droite de ses convictions, de sa substance et de son ADN ».

Du côté du RN, « on a toujours tendu la main aux LR, y compris au 3e tour des municipales de 2020. C’est à eux de la saisir s’ils veulent que leur ville échappe à la gauche », affirme le député des Bouches-du-Rhône Franck Allisio. Plutôt que l’union des droites, il préfère parler de rassemblement pour un « après- Macron », fidèle au positionnement “ni droite ni gauche” de Marine Le Pen. Le député compte sur le ralliement « d’élus indépendants et divers droite, qui ne répondent pas aux états-majors parisiens et qui sans pour autant adhérer, seraient prêts à faire un bout de chemin avec nous ». Un raisonnement qui fonctionne dans sa circonscription, où l’élu entretient de bonnes relations avec plusieurs maires indépendants de droite. Mais inopérant à Marseille, où la logique partisane prédomine encore.

Prévue pour 2026, l’échéance des prochaines municipales est encore loin. Martine Vassal, Renaud Muselier, ou encore Stéphane Ravier, font partie des personnalités qui se verraient bien détrôner Benoît Payan, mais les rapports de force peuvent évoluer d’ici là, et aucun candidat ne se déclarera si tôt. « On est à quatre ans de l’échéance, ça n’aurait aucun sens. Un an avant les dernières municipales, la droite avait avancé le nom de Bruno Gilles, et vous avez vu comment il a fi ni. Si je voulais tuer politiquement quelqu’un, je dévoilerais son nom », s’amuse Franck Allisio. Dans un jeu politique où toutes les cartes sont rebattues, les élus LR sont courtisés. Si la droite veut reprendre le contrôle de la cité phocéenne, elle devra retenir les leçons du passé et de ses divisions.

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Author: Valeurs Actuelles