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A Lyon, la traditionnelle fête des Lumières tente de survivre face au consumérisme et aux écolos

L’événement attirait 1,8 millions de touristes en 2019. Cette année, on en attend davantage. A Lyon, tous les 8 décembre depuis 1852, les Lyonnais illuminent leur ville par des lumignons posés aux fenêtres le jour de l’immaculée conception. Depuis 1989, on illumine également plusieurs bâtiments. La « fête des lumières » devient un événement médiatique. Prenant de l’ampleur, les festivités attirent de plus en plus de monde, et glissent du spirituel au touristique. La traditionnelle procession aux flambeaux se perd. Les Lyonnais qui avaient pour habitude de monter depuis le vieux Lyon jusqu’aux hauteurs de la Basilique de Fourvière, quittent la ville, et les touristes préfèrent les projections artistiques et tapageuses sur les façades des bâtiments à la longue ascension recueillie.

Entre tradition religieuse et profusion lumineuse, la fête des lumières pourrait sembler difficile à assumer pour la mairie écologiste. A l’heure de la sobriété énergétique, elle devient un terrain glissant pour la municipalité. Mais impossible d’annuler les évènements. D’abord parce que les Lyonnais ne le pardonneraient pas. D’autre part, l’ampleur et le retentissement économique et touristique de la « fête des lumières » ne sont pas anodins. Si l’idée n’a pas été envisagée, il aura fallu l’adapter aux couleurs de la municipalité. Le 7 novembre dernier, le maire de Lyon, Grégory Doucet, annonçait en conférence de presse un 8 décembre « en sobriété énergétique mais avec une abondance de plaisir, de joie et de partage ».

La consommation énergétique des trois jours est ainsi estimée à 0,1% de la facture annuelle d’électricité, pour un coût de seulement 3500 euros, selon le maire. Une performance permise par le recours aux ampoules led qui permettent à cette fête des Lumières de revendiquer sa sobriété énergétique. La programmation quant à elle se veut internationale et “inclusive”. Pour preuve, bon nombre de ces représentations portent des noms anglais, quand la moitié des œuvres présentées portent un nom étranger. Comme le projet Beacon « participatif », « européen », porté par Craig Morrison. L’Observatoire des libertés, qui œuvre pour la défense de la langue française, avait saisi la justice, en s’appuyant sur la loi Toubon à propos de ces choix. D’autres sont « participatives » : I love lights, place Bellecour, rassemblera par exemple les lampes cassées des habitants.

« Il n’y a plus rien de traditionnel et de populaire dans cette fête »

Pourtant, au-delà de la sobriété, c’est bien la simplicité qui est absente de cette fête. Comme des centaines de lyonnais, Isabelle et son époux quittent Lyon ce week-end. « Il n’y a plus rien de traditionnel et de populaire dans cette fête » déplorent-ils. Invités chez des amis en campagne, ils n’ont pas pensé un instant à la fête du 8 décembre. « Il y a trop de monde, trop de bruit. On ne peut plus circuler, ni sortir au restaurant. C’est un calvaire. » Contrairement à d’autres, ils n’ont pas prévu leur départ volontairement pour louer leur appartement.

Cette année, le périmètre, d’ordinaire circonscrit à la presqu’île et au vieux Lyon, est élargi aux troisième et huitième arrondissements de la ville, de l’autre côté de la Saône. « On va élargir le curseur d’années en années, et continuer de se déployer », précise le maire. De surenchères en surenchères, le programme devient de plus en plus spectaculaire, de plus en plus cosmopolite, et la fête repousse ses frontières. Sur le rebord des fenêtres, on ne voit plus les lumignons, avalés par les projections spectaculaires des façades. Les chaudrons de vin chaud disparaissent et la montée aux flambeaux devient marginale. Les appartements sont mis en location. La municipalité, qui « souhaite faire de cette fête un moment de rassemblement populaire », semble ignorer l’exode lyonnais. Et pour entériner la dimension résolument politique de cette édition, Lyon se débarrasse des oppositions gênantes.

Implantée dans le vieux Lyon, l’association Le Rempart, qui se décrit « enracinée » se conçoit comme une « maison de l’identité ». Depuis 15 ans, elle organise en parallèle de la procession organisée par le diocèse la procession Lugdunum Suum. « Cela a vocation à rassembler tous les lyonnais, croyants ou non, attachés à l’origine religieuse de cette fête, autour de sa tradition lyonnaise », explique Antoine, un militant de l’association. L’objectif du défilé est de « faire redevenir une grande fête de tradition lyonnaise, et rompre avec les festivités aseptisées, commerciales et touristiques » du 8 décembre. Mais la préfecture a diffusé lundi dernier un communiqué évoquant un « risque de trouble à l’ordre public » pour interdire la manifestation compte tenu « des milliers de spectateurs » qui seront présents. « Doucet reproche des faits de violence tout à fait fantasmés » à l’association poursuit le militant : « aucune enquête n’a jamais incriminé un membre du Rempart ».

« Invisibiliser les résistants lyonnais qui veulent honorer leur tradition »

Depuis 2013, où leur procession avait été annulée en raison de risque d’attentat, le préfecture tenterait de l’interdire chaque année. En 2019, l’affaire s’était traduite au tribunal administratif, qui avait donné gain de cause à l’association. Celui-ci estimait alors « que le préfet n’apporte aucun élément de fait précis de nature à corroborer le caractère revendicatif de cette marche. » Pour Antoine, cet acharnement des « pourfendeurs de notre identité et de notre histoire » résulte d’une décision politique, destinée à « invisibiliser les résistants lyonnais qui veulent honorer leur tradition ». L’association qui compte 900 adhérents dispose de locaux en plein cœur de la ville, propose des activités qui attirent de nombreux jeunes, la gratifiant d’un certain dynamisme. Grégory Doucet ne supporterait pas de voir ses opposants implantés dans la ville. La décision préfectorale tombe à pic pour ses ambitions politiques.

Le maire écolo ne cache pas sa volonté de voir le mouvement disparaître de ses terres. Le 27 janvier, puis le 25 octobre dernier, il avait déjà demandé sa dissolution. Aujourd’hui, il s’en prend à nouveau à l’association. « La défense de la République est un combat de chaque instant » déclarait-il solennellement. Le soir même de l’interdiction préfectorale, un communiqué de la France Insoumise exigeait la fermeture de leur salle de boxe et du bar la Traboule, où les militants ont pour habitude de se retrouver. Dénonçant leurs « méthodes fascistes » ils en appellent à la préfecture et la mairie et exhortent à la dissolution. Au même moment, à l’initiative du député du Rhône Thomas Rudigoz, une dizaine de parlementaires de la majorité présidentielle demandent la dissolution du groupe dans une circulaire adressée au ministère de l’intérieur. Ici, les ennemis du Rempart sont nombreux.

L’association Merci Marie, qui cherche à « développer le culte populaire de la sainte Vierge » œuvre à Lyon mais également dans d’autres villes puisqu’elle travaille aujourd’hui avec 1200 paroisses en France et en Belgique. A vocation missionnaire, elle préfère laisser de côté les querelles politiques. « Ce n’est pas le sujet du 8 décembre », confie l’organisation. « Les gens qui prient la Vierge sont de tous bords politiques. Des milliers de touristes vont visiter Saint Nizier, l’église centrale de la presqu’île : pour beaucoup c’est l’unique contact qu’ils ont avec la Vierge. C’est cela, l’important ».

Et si finalement, la sobriété s’accomplissait par un retour à la simplicité de la fête traditionnelle ? Lumignons, piété populaire et procession : l’authentique n’a rien d’exubérant.

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Author: Valeurs Actuelles