Valeurs Actuelles relais de brèves

À l’Assemblée nationale, coups d’éclat et bouffonneries éclipsent le travail parlementaire

« Tu vas la fermer ». C’est en ces termes que, le 24 novembre, le député du groupe Divers gauche Olivier Serva s’est adressé à son homologue du groupe Renaissance Sylvain Maillard. 

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, de tels emportements sont monnaie courante dans l’hémicycle. Singulièrement ces derniers temps, devant le blocage récurrent des propositions de loi. De fait, certains parlementaires peinent à conserver leur sang-froid. Ce qui se traduit généralement par un doigt vengeur pointé vers le camp adverse,  des vociférations, des lazzis, des huées, des contre-huées. 

Une atmosphère historiquement propre au Palais Bourbon

Certes, depuis la réélection d’Emmanuel Macron, il y a six mois, le climat s’est tendu au sein du Palais Bourbon. À la vérité, toutefois, cette théâtralisation des affrontements politiques n’est pas un phénomène récent. Les archives de l’Assemblée nationale regorgent de tels épisodes. Quelques exemples mémorables : en 1998, Lionel Jospin, alors Premier ministre, exprime son avis positif pour le vote du Pacs. Répondant à une question du député Renaud Muselier, Jospin s’emporte : « C’est le choix de confier la vision de ce sujet de société à une députée marginale sur ces questions et outrancière dans ses propos qui a créé des problèmes. » Hostile au Pacs, la députée Christine Boutin, à l’époque UDF, fond en larmes. 

Autre scène mémorable : le 28 avril 2004, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Économie et des Finances, tacle les cinq années de gouvernement Jospin au cours desquelles « on [est] arrivé à faire croire aux Etats-Unis d’Amérique que la France était un pays antisémite ». Furieux, les députés socialistes et communistes se sont alors levés pour quitter leurs bancs, certains scandant « des excuses » ou « démission » à l’adresse de Sarkozy. 

Plus proche de nous : le gilet jaune arboré par le député pyrénéen et iconoclaste, Jean Lassalle. Déjà en 2003, il s’était signalé en entonnant un chant béarnais lors des questions au gouvernement. 

Des débats bloqués en séance publique

Autant de scènes qui, déjà à leur époque, ont suscité autant le rire, que l’indignation ou la surprise générale. Problème : ces coups d’éclats créent un effet de loupe qui escamote la réalité de l’activité parlementaire. Et cela, de nombreux élus le regrettent : « Il ne faut pas confondre les séances publiques, donc médiatisées, et le travail qui est fait en commission ou sur le terrain », précise en ce sens le député  RN de l’Yonne Julien Odoul. 

Et de proposer une explication du climat politique particulièrement tendu sous la nouvelle législature :  « Avec une majorité gouvernementale relative et des groupes d’opposition importants, il y a une nouvelle donne politique qui induit des débats beaucoup plus tranchés. » 

Le porte-parole du Rassemblement National voit dans cette configuration la possibilité d’une meilleure représentation des Français. Le revers de la médaille, c’est qu’elle donne parfois l’impression d’un débat et de réformes perpétuellement bloqués. 

« L’issue des votes n’a jamais été aussi peu évidente depuis que l’exécutif n’a plus de majorité absolue », explique la députée LR de l’Orne, Véronique Louwagie. « Il y avait jusqu’alors une verticalité du pouvoir qui donnait beaucoup d’arrogance aux élus En Marche », poursuit-elle. 

Désormais donc, il faut composer autrement, trouver d’autres stratégies, et des alliances, texte par texte, au risque de bousculer des principes politiques.

Rompre avec la lenteur des débats en dégainant le 49.3

Face à cette obstruction permanente, le gouvernement a trouvé la solution miracle : l’article 49.3 de la Constitution. Ce texte, dit « d’engagement de la responsabilité », permet au gouvernement de faire passer le texte qu’il présente, sans vote, sous couvert du rejet de la motion de censure qu’un dixième de l’Assemblée se doit de déposer. 

Dégainée la semaine dernière pour la septième fois par Élisabeth Borne depuis le début de la XVIe législature, cette disposition a le don d’irriter les oppositions. « Elle montre la faiblesse d’un gouvernement en quête de légitimité », tacle Julien Odoul. « C’est la conséquence d’une majorité très relative », ajoute sa collègue et vice-présidente de l’Assemblée nationale, Hélène Laporte. 

Autre conséquence de cette configuration politique nouvelle : la lenteur des débats. Certains s’étirent à des heures avancées de la nuit, au grand dam de députés déjà très occupés par leur circonscription. Ces dernières semaines, des élus de tous bords se sont émus de ces cadences infernales dans la presse. Ce qui a le don d’agacer Hélène Laporte : « Nous nous sommes engagés en ayant conscience de ces difficultés. »

Le sectarisme de La France insoumise 

S’il est une chose qui fait consensus parmi les députés interrogés, c’est l’hostilité de la France insoumise. « Ce groupe est dans la caricature permanente », soupire le député LR de l’Isère Yannick Neuder. Ce n’est pas Julien Odoul qui va le contredire, lui dont le parti a été couvert d’opprobre après la sortie litigieuse du député de Gironde Grégoire de Fournas mi-novembre. 

Cette malveillance politique est d’autant plus problématique qu’elle culmine en une forme de sectarisme. Fin septembre, à la veille d’un match caritatif au profit de la lutte contre le cyberharcèlement touchant les enfants, les députés Insoumis ont finalement décidé de boycotter l’équipe de foot de l’Assemblée pour protester contre la présence du RN. Membre de cette équipe, le député Renaissance des Yvelines Karl Olive juge cette attitude regrettable :  « Nous avons tous la même légitimité dans l’hémicycle. Rejeter tel ou tel groupe n’est pas acceptable. » 

Et de déplorer chez ses collègues insoumis « une attache importante à leur parti qu’à leur pays ». Il en veut pour preuve l’opposition systématique du groupe présidé par Mathilde Panot, y compris sur des sujets consensuels. Curieusement ce réflexe sectaire déteint même chez les LR :  « Avec le groupe Renaissance, nous avions proposé une loi contre le gaspillage alimentaire, explique le maire de Poissy. Le député LR Philippe Juvin l’avait cosignée. Il est revenu sur sa décision sur pression de son parti, à cause d’une autre appartenance politique, et le texte n’a pas pu aboutir. » 

Plus récemment, La France insoumise a retiré son texte pour la réintégration des soignants non-vaccinés, parce qu’il était repris par les élus RN. « Les électeurs apprécient quand leurs élus ne sont pas dans une opposition stérile, et c’est malheureusement trop souvent le cas », déplore Véronique Louwagie.

Représenter dignement les Français

De fait, les électeurs ignorent souvent tout le travail qui est accompli dans l’ombre en commission. Peut-être s’y intéresseraient-ils davantage si le Palais Bourbon n’occupait pas lui-même une place de choix dans la société du spectacle. 

Car pour les élus, prendre le pouls dans leur circonscription est non-négociable. Devant les images parfois choquantes de l’atmosphère dans l’hémicycle, les élus sillonnent le terrain, et tentent de rassurer. « L’image qui ressort de l’Assemblée ne valorise pas le travail des députés, parfois dans l’ombre en commission », indique Véronique Louwagie, qui témoigne : « Quelqu’un m’a dit un jour : Véronique, fais ce pourquoi on t’a élue. » Ne pas outrepasser son rôle. Voter dans l’intérêt des Français. Les attentes des électeurs sont simples, face à des jeux politiques compliqués. « C’est une immense fierté de représenter les Français qui m’ont élu, salue Karl Olive. Je suis éperdument amoureux de mon pays, et j’espère pouvoir le montrer chaque jour à l’Assemblée nationale. »

Lire la suite sur Valeurs Actuelles ...

Author: Valeurs Actuelles