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Lecture: Les derniers propos de Pierre Laval, éditions André Bonne, 1953

mardi 7 août 2018 - 6:14

Voici un livre maudit, ensorcelé, exhumé de l’étagère poussiéreuse d’un brocanteur où il dormait depuis 60 ans peut-être… Le jeune avocat de Laval, Yves-Frédéric Jaffré, 25 ans à l’époque,  commis d’office, transcrit mot pour mot les confidences de son client emprisonné, en l’attente de son procès, puis de son exécution. Nous y découvrons le récit et les états d’âme d’un personnage passé en quelques années du sommet de la réussite et de la gloire, président du Conseil dans les années 1930, à l’infamie suprême de l’ennemi public numéro un, incarnation de la trahison et de la compromission avec l’occupant nazi. Le livre prend à la gorge, inspire une violente nausée. Il fait mal. Comme un serpent venimeux, il fascine au point de ne plus pouvoir en détacher le regard.

Il nous révèle, ou nous confirme, un Laval, ancien socialiste devenu républicain modéré, absolument étranger à toute idéologie, mais une sorte de caricature de l’opportunisme en politique comme dans la vie. Issu d’un milieu extrêmement modeste, il s’est arraché à sa condition avec une volonté de fer et une habileté hors du commun, accomplissant une vertigineuse carrière politique et accumulant une fortune colossale (par le rachat d’entreprises qu’il a ensuite valorisées). L’homme est douée d’une exceptionnelle habileté de terrain, du quotidien, de la séduction et de l’action. En revanche, il lui manque cruellement – de ce que l’on comprend à cette lecture – une autre qualité de l’esprit: le recul que donne la culture générale, la capacité à s’élever, à prendre ses distances avec l’événement. Sa faute est intellectuelle plutôt qu’idéologique. Tout au long de cette venimeuse lecture, il semble déphasé, dépassé, comme plongé, depuis le début, dans un sordide aveuglement. Trois fautes monumentales sont à l’origine de sa descente aux enfers:

  • Paradoxalement dans une logique d’angélisme, il est persuadé que toute situation peut se régler par le dialogue, la négociation, la recherche du compromis: « Je suis toujours, et dans tous les cas, un partisan de la collaboration […] Dès l’instant que l’on annonce une conversation d’intérêt avec quelqu’un, on commence à collaborer. Et c’est toujours, à mon sens, une bonne chose que de prendre contact, de s’expliquer lorsqu’on a des affaires à  régler, surtout si l’on se trouve dans la position de demandeur ». Laval se trompe en raisonnant en 1940-1944 comme sous la IIIe République. Il n’a pas vu ni senti le caractère intrinsèquement pervers et criminel de l’idéologie nazie.
  • Il commet une autre faute monumentale qui l’entraîne au fond de la déchéance: la conviction d’être indispensable, si fréquente dans les milieux dirigeants, mais ici portée à sa quintessence. « L’ambition! Oui, j’ai eu, quand j’étais jeune, l’ambition d’être député. J’ai eu l’ambition d’être ministre. J’ai eu l’ambition d’être chef de gouvernement… Mais [à Vichy, sous l’occupation allemande] je pensais à toute autre chose qu’à mon ambition personnelle. Je pensais aux gars d’Aubervilliers que je connaissais, aux paysans d’Auvergne, à tous les autres Français de toute la France et je me disais que leur sort dépendait de ce que j’allais dire ou ne pas dire. L’ambition! Oui, si j’avais passé mon temps sous l’occupation à m’occuper de ma vigne et de mes vaches, je serais bien tranquille maintenant! Mais je ne regrette rien et si c’était à refaire, je recommencerais! [Quant à son retour au pouvoir, en avril 1942:]  Je l’ai fait contre le vœu de ma famille, de mes amis, avec le sentiment net que j’allais à l’encontre de mes propres intérêts. Mais j’avais en effet la conviction que j’étais en France le seul homme qui puisse amortir les chocs… » Mortelle et suicidaire mégalomanie,  poussée à son paroxysme contre le bon sens le plus élémentaire. Parfois, rien n’est plus précieux que de savoir écouter sa famille et ses amis…
  • Enfin, le trait qui ressort des monologues de Laval est son étrange déconnexion des réalités. L’abîme entre sa vertigineuse réussite de l’entre-deux-guerres et l’impression d’aveuglement ou d’abrutissement face au monde des réalités, donne le vertige. Pourquoi a-t-il persévéré alors qu’en 1944, la défaite de l’Allemagne qui accumule les défaites, en voie d’écrasement, prise en tenailles entre le rouleau compresseur de l’armée rouge et la progression des alliés? « Vous m’avez demandé si je croyais en la victoire de l’Allemagne. Je vous ai  répondu que je n’étais pas prophète… Pour ma part, jusqu’au dernier moment, j’ai gardé un doute à l’esprit. Je n’étais pas dans le secret des recherches et des fabrications allemandes. Mais je ne pouvais douter qu’on travaillait en Allemagne à la fabrication d’armes nouvelles. Il n’était pas exclu que la guerre puisse brusquement changer de face. » Aveuglement toujours, déconnexion totale du monde des réalités, fuite dans l’absurdité: au début de l’été 1944, Laval tente de réunir le parlement – qu’il a lui-même fait dissoudre – pour restaurer la République sous son égide et préparer une passation de pouvoir avec de Gaulle…

Maxime TANDONNET

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