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Lecture: A l’épreuve du temps, Jacques Benoist-Méchin, Tempus/Perrin 2019

mardi 30 avril 2019 - 19:48

Voici un ouvrage qui, dans sa nouvelle édition, ressemble à un boulet de canon: de format réduit, mais presque aussi épais que large: 1300 pages.  1300 pages qui se lisent le temps d’un éclair tant ce livre est d’un intérêt exceptionnel. Publié une première fois en 1972, il est l’oeuvre d’un authentique collaborateur, assumé, qui pendant l’occupation, s’est mis au service des relations entre le régime de Vichy et l’Allemagne hitlérienne. La présentation en est faite par Eric Roussel qui a eu l’immense avantage de l’avoir rencontré avant sa mort et longuement parlé avec lui. Cette autobiographie est, pour le passionné d’histoire du XXe siècle, un témoignage d’une richesse inouïe sur les coulisses de la pire apocalypse qui ait jamais frappé l’humanité.

Benoist-Méchin, né en 1901 issue de la haute bourgeoisie parisienne désargentée à la suite des mauvaises affaires de son père au caractère d’aventurier. Il est élevé par sa mère dans le culte de la générosité et de l’ouverture, passe ses vacances en Angleterre, voyage en Allemagne. Trilingue, français, anglais, allemand, extrêmement cultivé, et sensible, musicologue, il fréquente le tout Paris littéraire, se lie avec Marcel Proust, qui le reçoit chez lui. Il se présente comme un esprit éclairé, ne s’engage pas en politique et n’a rien d’un idéologue, ni de droite, ni de gauche, plutôt une sorte de dandy qui brille dans la haute société.

Oui, mais voilà. A compter de 1918 et de la défaite de l’Allemagne, il prend fait et cause en faveur de cette dernière. Le traité de Versailles, destiné à punir l’Allemagne de sa culpabilité dans le déclenchement de la guerre, l’indigne par la dureté de ses clauses. A 22 ans, il effectue son service militaire en Allemagne, participant à l’opération militaire d’occupation de la Ruhr décidée par Raymond Poincaré en 1923 pour obliger le vaincu à payer sa dette. Benoist-Méchin, n’a de cesse que de dénoncer les mesures de répression commises selon lui par les forces françaises. Il multiplie le récit de scènes destinées à condamner la politique française. Il accuse l’armée française d’exactions dont il se dit le témoin.  « Fraternisez! ce mot seul suffit à m’électriser. Il s’adresse manifestement aux membres de l’armée d’occupation. Qu’attendé-je pour y répondre?« Puis, il se lit avec plusieurs personnalités allemandes et s’efforce de promouvoir l’oeuvre de Proust dans ce pays. De cette expérience, il tire un ouvrage à succès: l’histoire de l’armée allemande. Il devient journaliste, au service de plusieurs agences de presse et quotidiens.

A compter de l’avènement au pouvoir d’Hitler en Allemagne, le 30 janvier 1933, il effectue plusieurs voyages dans ce pays, notamment lors des obsèques du maréchal Hinderburg à Tannenberg en août 1934 et aux Jeux Olympiques de Berlin en août 1936. Le journaliste est totalement fasciné, ébloui, comme hypnotisé par les mises en scènes grandioses autour du Führer. Il s’enivre de la magnificence de ce spectacle prodigieux et en conçoit une admiration sans borne pour le chef de l’Allemagne nazie. Il rencontre son ministre des affaires étrangères, Ribbentrop et se lit avec Otto Abetz, un notable de l’Allemagne hitlérienne qui sera appelé à devenir ambassadeur dans la France occupée. Lui et Abetz pactisent dans l’objectif d’un rapprochement entre les deux pays.

Après mille péripéties – lui-même prisonnier de guerre – Benoist-Méchin devient secrétaire d’Etat du régime de Vichy en charge des relations franco-allemandes. Il n’a qu’une obsession: forger une alliance entre la France de Vichy et l’Allemagne hitlérienne. Il se réjouit de la poignée de Montoire, entre Pétain et Hitler, le 24 octobre, qui scelle l’entrée de la France dans la collaboration, mais  s’offusque du limogeage de Pierre Laval par Pétain, le 11 décembre 1940, dans lequel il voit une catastrophe pour le rapprochement franco-allemand et la place de la France dans la nouvelle Europe hitlérienne, le Reich de 1000 ans.

Puis il se met au service de l’amiral Darlan, dont il est très proche, successeur de Laval comme bras droit du maréchal Pétain. L’un des passages les plus stupéfiants du récit est la rencontre de Benoist-Méchin en tête-à-tête avec le Führer, en marge d’une négociation où il accompagne Darlan. On atteint là le paroxysme de la collaboration: « J’avais vu Hitler vaticinateur et visionnaire, poursuivant en songe l’anéantissement d’Albion. Je me trouvais tout à coup devant un personnage absolument différent: un réaliste à l’esprit lucide, un stratège préparant ses opérations avec minutie et descendant pour cela jusqu’aux moindres détails. la transformation était complète. « Combien y a-t-il d’aérodrome en Syrie? me demanda-t-il pour commencer. Pendant quelques instants, j’hésitais à lui répondre, conscient du caractère militaire de ce renseignement. Mais je me dis aussitôt que mon réflexe était absurde [etc.] »

Puis, Benoist-Méchin, pousse l’esprit de collaboration jusqu’à plaider pour le renversement d’alliance et l’engagement militaire au côté de l’Allemagne contre les alliés britanniques, américains et russes, comme il ressort de ce compte-rendu de dialogue qu’il a soigneusement noté:

Pétain: Si j’ai bien compris, Hitler nous demande de marcher avec lui jusqu’à la fin du conflit?

Benoist-Méchin: Oui.

Ce n’est vraiment pas le moment.

– Pourquoi?

– Parce que l’armée allemande se heurte à des difficultés sérieuses en Russie.

– C’est exact […] Il y a eu un flottement inquiétant durant le mois de novembre (1941). Mais depuis le 4 décembre, la situation est rétablie. Je le sais de source sûre.

L’auteur de cette autobiographie assume totalement son engagement et ses convictions. Des 1300 pages ne plane pas l’ombre d’un remords. Avec le recul, sa faute est avant tout intellectuelle. Il ne doute pas un instant, au moins jusqu’à fin 1942, de la victoire de l’Allemagne et affirme préparer la place de la France dans l’Europe hitlérienne. « En mai 1941, l’Amérique n’était pas encore en guerre […] L’URSS elle non plus, n’était pas en guerre […] L’Angleterre, qui avait surmonté avec courage la terrible épreuve du Blitz ne s’en trouvait pas moins en situation précaire. La France? Elle se trouvait dans une situation tragique [etc. ]

A partir de fin 1942, Benoist-Méchin, tombé en disgrâce, quitte le régime de Vichy et se fait discret… C’est peut-être ce qui lui a sauvé la vie. Condamné à mort en 1947 pour trahison, l’attente de l’exécution enchaîné dans un cachot, tandis que sa mère essaye par tous les moyens d’entrer en contact avec lui pour lui dire adieu, est un passage douloureux du livre. Indiscutablement, Benoist-Méchin, au regard de l’histoire, est allé au fond d’une logique de trahison: il prend le parti de l’ennemi et s’identifie à la cause de celui-ci. Ce personnage, réputé d’une haute intelligence, comme souvent les réputations de belle intelligence, se trompe totalement sur le sens de l’histoire et ne voit pas venir la possibilité d’un retournement que quelques autres (rarissimes il est vrai) avaient anticipé. Qu’est-ce que l’intelligence? Au yeux du président Auriol, il n’avait pas de sang sur les mains, en tout cas directement, il avait trahi, mais « de bonne foi ». C’est pourquoi ce grand président de la IVe République l’a gracié et converti sa peine en prison à perpétuité (il sera libéré au bout de quelques années).

Maxime TANDONNET

 

 

 

 

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