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La fin d’un monde

lundi 6 août 2018 - 20:01

« Le 24 mai 2016, sur France Culture, François Hollande prononçait des mots qui en disent long sur sa motivation: « Aujourd’hui, je suis dans l’histoire… Ce qui m’anime, m’habite presque, c’est qu’est-ce que j’aurai laissé comme trace ». Au regard de la réalité du quinquennat de François Hollande, des événements qui l’ont émaillé, de son impopularité, ces paroles résonnent avec un accent étrangement décalé. Au-delà de son cas personnel, elles soulèvent un abîme de questionnement sur la présidence de la République et le sens de la vie politique. Elles paraissent refléter le paroxysme de l’ère du vide. Le rêve de postérité, dans un pays ravagé par le chômage et ensanglanté par le terrorisme, se présente comme le reflet d’un narcissisme exacerbé qui écrase désormais le sens du bien commun et de l’intérêt général […] L’institution présidentielle, telle qu’elle est vécue désormais, favorise cette dérive. Le chef de l’Etat, ultra-médiatisé, incarne à lui seul le pouvoir politique dans toutes ses dimensions. Le Premier ministre, les ministres, les parlementaires en sont réduits au rôle de figurant ou de faire-valoir. Cependant, le mythique occupant de l’Elysée devient presque naturellement le réceptacle de toutes les déceptions, les frustrations, les angoisses d’une nation […] Le cocktail de la grandiloquence – le statut de « premier Français » – et de l’humiliation quotidienne est explosif […] Dans la France actuelle, le président de la République n’est plus le guide de la nation, mais son bouc émissaire naturel. L’abîme  qui s’est creusé entre l’idée du prestige présidentiel, entre ce héros tout puissant du suffrage universel, portant sur ses épaules le destin du pays, et les petites misères d’un individu dont la vie quotidienne est exposée à tous les vents ne peut que venir à bout de n’importe quelle lucidité, de n’importe quelle raison. Ce qui est en cause, bien au-delà de la personnalité de François Hollande, c’est la nature même de l’institution présidentielle telle qu’elle est devenue. » 

Ces lignes écrites en 2016 sont tirées de la seconde édition, de poche, de mon livre sur l’Histoire des présidents de la République. Les événements de ces dernières semaines, l’affaire dite Benalla, marquent une nouvelle étape dans un processus de décomposition d’un régime. Objectivement, les faits reprochés à M. Benalla sont misérables et surtout insolites – un conseiller élyséen qui rouste des manifestants – mais ils n’ont rien par eux-mêmes de  tragiques à l’image d’autres scandales qui ont ébranlé la République, tels l’affaire Stavisky, à l’origine de l’émeute du 6 février 1934 (16 morts et des centaines de blessés). Le retentissement phénoménal de cette nouvelle affaire, dans la classe politique, les médias et le pays, totalement disproportionné au regard des faits en soi, est le symptôme d’une crise politique gravissime qui couve depuis des années. L’élément déclencheur du scandale intervient comme une étincelle dans la poudrière. L’explosion qui vient de se produire est le résultat de tensions accumulées depuis des années. L’image élyséenne du Phoenix isolé, au-dessus des lois, au-dessus du peuple, au dessus de la nation et de l’intérêt général, obsédé par sa trace dans l’histoire et sa réélection, auquel tout est permis, n’est plus supportable dans la France moderne accablée de difficultés et d’inquiétudes. Nous assistons en ce moment à l’agonie de ce modèle. Bien sûr la situation actuelle comporte des signaux positifs, l’effondrement en cours du FN qui ouvre la voie d’une authentique recomposition politique, le retour du Parlement, d’une Assemblé nationale qui a montré sa capacité de résistance dans cette crise. Nous entrons sans doute dans une période de grande turbulence…

Maxime TANDONNET

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